Correspondance à trois
D'après la correspondance de Rainer Maria Rilke, Boris Pasternak, et Marina Tsvetaïeva. - Adaptation et mise en espace de Gérald Garutti
Spectacle

Correspondance à trois

Rilke - Tsvetaïeva - Pasternak

Pendant quelques mois, au fil de l’année 1926, trois des plus grands poètes de leur temps, Rilke, Pasternak et Tsvetaieva, échangent un courrier d’une passion extrême : l'occasion de se croiser et de se répondre en poètes, de laisser place tantôt à l

D'après la correspondance de Rainer Maria Rilke, Boris Pasternak, et Marina Tsvetaïeva.

Pendant quelques mois, au fil de l’année 1926, trois des plus grands poètes de leur temps échangent un courrier d’une passion extrême. Pasternak est cloué à Moscou par la révolution (il est le docteur Jivago), Tsvetaïeva en France par l’émigration et Rilke en Suisse où il meurt lentement. Seuls Pasternak et Tsvetaïeva se connaissent bien. Rilke n’a jamais rencontré Tsvetaïeva et connaît à peine Pasternak : le lien réel de leur triangle est l’admiration réciproque. L’isolement, l’absence de tout contact et de toute connaissance concrète favorisent l’exaltation, l’idéalisation, le sublime... mais aussi les drames de susceptibilité, jalousie, les remords et les ruptures. La passion amoureuse est indéniablement mêlée à la fougue poétique.

Personnages

Rainer Maria RILKE
(50 ans)

Boris PASTERNAK
(36 ans)

Marina TSVETAÏEVA
(35 ans)

Création

L’adaptation a été réalisée à partir de la Correspondance à trois. Textes russes traduits par Lily Denis. Textes allemands traduits par Philippe Jaccottet. Les poèmes de Marina Tsvetaïeva sont traduits par Eve Malleret – Coordination du texte français Lily Denis. Recueil établi et préparé par Constantin Azadovski, Eugène et Hélène Pasternak.

Cette adaptation est une commande du Printemps des Poètes et a été créée le 29 mai 2011 à l’Espace Pierre Cardin, avec Ariane Ascaride (Marina Tsévaïeva), Jean-Claude Drouot (Rainer Maria Rilke) et Arnaud Decarsin (Boris Pasternak), dans une mise en espace dirigée et narrée par Gérald Garutti. Elle a été reprise aux Rencontres littéraires de Brangues le 25 Juin 2011, au Château de Brangues, avec Charlotte des Georges (Marina Tsévaïeva) Claude Aufaure (Rainer Maria Rilke) et Arnaud Decarsin (Boris Pasternak).


4. Sommet

RILKE

Val-Mont, Vaud, Suisse, le 3 mai [sic] 1926. Chère poétesse, à l'heure qu'il est, je reçois une lettre qui me touche infiniment, une lettre débordante de joie et de la plus impé¬tueuse émotion, de Boris Pasternak. Tout ce que ses feuillets suscitent en moi d'émotion et de gratitude doit d'abord, si je le lis bien, aller vers vous, puis, au-delà de vous, par votre entremise, jusqu'à lui! Les deux livres (mes derniers parus), qui suivent cette lettre, sont pour vous. Deux autres exemplaires suivront : ceux-là devraient être transmis à Boris Pasternak, si la censure l'autorise. Je suis si bouleversé par la plénitude et l'intensité de son intérêt que je ne puis en dire plus aujourd'hui : mais envoyez le feuillet ci-joint de ma part à l'ami, à Moscou! En guise de salut. Mais pourquoi, c'est la question qui s'impose à moi main¬tenant, pourquoi ne m'a-t-il pas été donné de vous rencon¬trer, Marina Tsvétaïeva ? A en juger par la lettre de Boris Pasternak, cette rencontre aurait été pour vous et pour moi une très profonde, très intime joie. Cela pourra-t-il se rat¬traper un jour?! Rainer Maria Rilke. Le français m'est aussi familier que l'allemand; je le signale pour le cas où vous écririez cette langue, à côté de la vôtre, plus couramment.

TSVETAIEVA

Saint-Gilles-sur-Vie, le 9 may 1926. Rainer Maria Rilke! Puis-je vous interpeller ainsi ? Votre nom à lui seul - est un poème. Rainer Maria, des sons qui évoquent église - enfance - chevalerie. Votre nom ne rime pas avec l'époque - il vient d'avant ou d'après - de toujours. Votre baptême a été le prélude à vous tout entier, et le prêtre qui vous a baptisé ne savait vraiment pas ce qu'il faisait. Vous êtes le cinquième élément personnifié : la poésie même. Que pourra faire encore un poète après vous? Un maître (Goethe par exemple), on le surmonte, mais vous surmonter signifie (signifierait) surmonter la poésie. Un poète est celui qui surmonte la vie. Vous êtes pour les poètes à venir une tâche impossible. Le poète qui viendra après vous devra être vous, c'est-à-dire que vous devrez être engendré de nouveau. Vous donnez aux mots leur sens premier, et aux choses - leurs premiers mots – leur première valeur. Pourquoi je ne suis pas venue à vous? Parce que vous êtes ce que j'ai de plus cher au monde. Pour ne pas avoir à affronter votre regard étranger - sur le seuil de votre chambre. Ceci encore : vous sentirez toujours en moi une Russe, et moi, en vous, une manifestation purement humaine (divine). – Rainer Maria, l'an prochain Boris va venir et nous irons vous voir - où que vous puissiez être. Boris, je le connais si peu et je l'aime comme on n'aime que les jamais-vus ou ceux qui n'ont jamais été. Il est le premier poète russe. Cela, je le sais, avec quelques-uns, les autres attendent qu'il soit mort. – J'attends vos livres comme un orage qui va éclater. Presque comme une opération du cœur. Tout poème (de toi) entame le cœur et y taille selon son savoir - que je le veuille ou non. Il ne faut rien vouloir! Sais-tu pourquoi je te tutoie et t'aime et... et... et... Parce que tu es une force. Tu n'as pas à me répondre, je sais ce qu'est le temps et ce qu'est un poème. Je sais aussi ce qu'est une lettre. Donc. Ce que j'attends de toi, Rainer? Rien. Tout. Que tu m'accordes à tout instant de ma vie de lever les yeux vers toi - comme vers une montagne qui me protège. – Mais je t'écrirai - que tu le veuilles ou non. J'ai lu ta lettre au bord de l'océan, l'océan lisait avec moi. Ce lecteur en tiers ne te gêne-t-il pas? Voici mes livres - tu n'es pas obligé de les lire. – Ta lettre à Boris part aujourd'hui - « recommandée ». La Russie reste toujours pour moi une espèce d'Au-delà. La Suisse a fermé ses frontières aux Russes. Mais il faudra que les montagnes s'écartent pour nous laisser aller, Boris et moi, jusqu'à toi! Je crois aux montagnes. Marina Tsvétaïeva, le 10 may 1926.

RILKE

Val-Mont, le 10 may 1926. Marina Tsvétaïeva, n'étiez-vous pas ici tout de même? Sinon, où étais-je, moi? C'est encore le 10 may - et chose étrange, Marina, Marina, c'est cette date que vous avez tracée (projetée vers cet instant hors du temps où je devais vous lire!)! Et le même 10, aujourd'hui, dans l'aujourd'hui éternel de l'esprit, aujourd'hui, Marina, je t'ai reçue dans mon cœur, dans ma conscience tout entière frémissant de toi, de ta venue, comme si ton grand compagnon de lecture, l'océan, avait roulé vers moi avec toi, flot de cœur. Tu as plongé tes mains, Marina, tour à tour offrantes et jointes, tu as plongé tes mains dans mon cœur comme dans le bassin d'une fontaine ruisselante : et maintenant, aussi longtemps que tu les y garderas, le courant contenu coulera vers toi... Accepte-le. Que dire? Tous mes mots (comme s'ils avaient été dans ta lettre face à quelque scène), tous mes mots veulent courir vers toi en même temps, pas un qui accepte d'en laisser passer un autre devant lui. Si les spectateurs se pressent comme ils le font au sortir des théâtres, n'est-ce pas qu'après une telle offre de présence, ils n'en supportent plus le rideau? Ainsi supporté-je avec peine ta lettre refermée. L'atlas a été ouvert, et déjà tu es inscrite, Marina, sur ma carte intérieure : quelque part entre Moscou et Tolède, j'ai fait de la place pour l'afflux de ton océan. – Poétesse, sens-tu à quel point tu m'as subjugué, toi et ton superbe compagnon de lecture, j'écris comme toi, comme toi je sors de la phrase pour descendre les quelques marches qui mènent à l'entresol des parenthèses où les plafonds sont très bas sur un parfum de roses anciennes, qui ne cessent jamais. Marina : comme j'ai habité ta lettre. Et quelle stupeur quand le dé de tes mots, une fois le jet annoncé déjà, est tombé encore une marche plus bas, montrant le chiffre complémentaire, définitif. Et il me semblait de nouveau que la nature, à travers toi, m'avait approuvé, tout un jardin disant oui autour d'une fontaine et de quoi encore? d'un cadran solaire. Comme il me sur¬passe et souffle plus haut que moi, le haut phlox de tes mots d'été! – Mais, dis-tu, il ne s'agit pas de l'homme-Rilke : moi aussi, je suis brouillé avec lui, avec son corps, ce corps avec lequel avait toujours été possible jusqu'ici une entente si pure que souvent je ne savais plus qui était plus heu¬reusement poète : lui, moi, nous deux? Et maintenant la discorde, le double costume, l'âme autrement vêtue, le corps déguisé, différent. Depuis décembre déjà dans cette clinique, mais sans laisser au médecin accès tout à fait libre à ce rapport unique de soi à soi qui ne tolère aucun intermédiaire. (Une patience, longue, déchirée, ravaudée...) Mon domicile, Muzot (qui, après le désordre et les décombres de la guerre, m'a sauvé) à quatre heures d'ici : et «mon héroïque patrie française». Regarde-la. Presque l'Espagne, la Provence: le val du Rhône. Austère et mélo¬dieux; une colline en miraculeux accord avec la vieille tour, qui lui appartient encore juste autant qu'à celui qui habitue, qui exerce les pierres au destin...

TSVÉTAÏEVA

Tu connais mieux l'au-delà que l'en deçà. Une topographie de l’âme. Avec ton livre de la Pauvreté, du Pèlerinage et de la Mort, tu as plus fait pour Dieu que tous les philosophes et tous les prêtres réunis. Toi seul as dit à Dieu des choses nouvelles. Me comprends-tu, dans mon mauvais allemand? Mon français est plus coulant, c'est pourquoi je ne veux pas t'écrire en français. De moi à toi, rien ne doit couler. Voler - oui! Sinon - autant buter et trébucher.

RILKE

Ton allemand, non, il ne « trébuche » pas, il tombe parfois trop lourdement, comme le pas de quelqu'un qui descend un escalier de pierre aux marches inégales et ne peut calculer quand son pied va devoir se poser, si c'est maintenant déjà ou, tout à coup, plus bas qu'il ne pensait. Quelle force tu as, poétesse, pour pouvoir, même dans cette langue, atteindre ton but, être précise, et toi-même. Ton pas qui sonne aux marches, ta sonorité, toi. Ta légèreté, ton poids maîtrisé, offert.

TSVÉTAÏEVA

Tu es déjà un absolu. L'homme-Rilke, je l'aime sans pouvoir le dissocier du poète. Par l'homme-Rilke, j'en¬tends cela où il n'y a pas de place pour moi. D'où ce pur geste de renoncement, de peur que tu n'ailles croire que je veux forcer ta vie. Cher, je suis très obéissante. Si tu me dis : n'écris pas, cela me dérange – je comprendrai, j'affronterai tout.

RILKE

Sais-tu que je me suis surestimé? Tes livres sont pour moi difficiles - je suis resté trop long¬temps sans lire assidûment le russe, une ou deux pages de loin en loin, ainsi quelques vers de Boris dans une antho¬logie. Que ne puis-je te lire, Marina, comme tu me lis! Néanmoins, tes deux petits livres m'accompagnent de la table au lit et l'emportent à bien des égards sur ceux sim¬plement lisibles.

TSVÉTAÏEVA

Sais-tu ce qui m'arrive avec tes poèmes? Eclair-nuit-éclair. O Rainer, tu m'écris dans l'oreille. Nous nous touchons, comment? Par des coups d'aile. Rai¬ner, Rainer, tu m'as dit cela sans me connaître, comme un aveugle (un voyant!). Cette nuit, j'ai lu dans tes Élégies de Duino. Mon lit changé en nuage.

RILKE

Commencées dans une solitude généreusement offerte, dans le vieux château de Duino, les Élégies ont été achevées à Muzot, dans une explosion de passion si violente qu'elle faillit me détruire, en même temps qu'une telle convenance dans le geste que pas un seul vers né antérieurement n'eut de mal à trouver la place où s'intégrer comme un degré naturel dans les fragments antérieurs, avec leurs cassures déjà un peu usées, si intimement ajustés au nouveau, brûlant, et se reprenant à brûler eux-mêmes dans une osmose si infinie que la jointure nulle part ne fut visible! Joie et victoire, Marina, sans pareilles! Et c’est pour cela qu’il avait fallu cet excès, meurtrier, de solitude.

TSVÉTAÏEVA

Moi, dans la journée, je n'arrive jamais à lire ni à écrire, les tâches quotidiennes empiètent même sur la nuit. Mon mari, ma fille, mon fils… As-tu une famille ? Comment vis-tu à Muzot ?

RILKE

Constamment seul, seul comme j'ai toujours vécu, plus encore même : dans une intensification souvent angoissante de ce que signifie être seul, dans une solitude portée à l'extrême et ultime limite (car autrefois, être seul à Paris, à Rome, à Venise, en Espagne, à Tunis, à Alger, en Egypte... dans la pénétrante Provence... c'était encore participer, être inclus et imprégné); mais Muzot n'a permis que la réalisation, le saut, vertical, dans l'Ouvert, l'Ascension de toute la terre en moi... Laisser entrer l'« autre », vivre avec lui et pour lui, entraîne aussitôt des conflits et des tâches que je ne pouvais que redouter dans une période où j'avais accompli une chose bien trop infiniment totale pour me contenter ensuite de changer de tâche.

TSVÉTAÏEVA

Ton destin terrestre me concerne plus intimement encore que tes autres cheminements, parce que je sais combien c'est difficile - tout. Es-tu malade depuis longtemps ?

RILKE

Tient-il au fait que j'ai tenté de maintenir, au-delà du réalisé, du surmonté, les conditions impossibles d'un isolement accru, dans un paysage de vallée héroïque - pour la première fois de ma vie, ma solitude retourne contre moi-même un aiguillon purement physique en me rendant mon face-à-face avec moi-même suspect et dangereux. De là le présent séjour à Val-Mont, le troisième. L'avis des médecins? Une maladie du nerf que l'on nomme le « grand sympathique »... un désaveu du corps qui me plongent dans un désarroi d'autant plus grand que j'étais habitué à vivre avec lui, sans médecin, dans une entente si parfaite que, souvent, je l'aurais presque pris pour un enfant de mon âme : léger et disponible qu'il était, prêt à se laisser emporter jusqu'aux confins du spirituel, si souvent aboli, doué d'un poids par pure cour¬toisie et visible uniquement pour ne pas effaroucher l'invi¬sible! Si intimement mien; un ami, vraiment mon porteur, le support de mon cœur; capable de toutes mes joies, sans en rabaisser aucune, m'en faisant don au point précis d'in¬tersection de mes sens. En tant que ma créature, toujours prêt à me servir; en tant que pré-créature, me dépassant de toute la sûreté et la splendeur de son passé. Génial, avec des siècles de formation, magnifique dans la sereine innocence de son non-moi, touchant par son plaisir à se montrer fidèle au « moi » jusque dans ses moindres oscillations et nuances. Candide et sage. Que ne lui dois-je pas, à lui qui, fondant sur son essentialité, m'a fortifié dans la joie que je prenais aux fruits, au vent, à mes pas dans l'herbe. À lui par qui je suis allié à l'impénétrable que je ne puis forcer, comme au courant qui s'écoule hors de moi. Ainsi donc : une peine, cette brouille entre nous, et une peine trop neuve pour m'y montrer déjà conciliant. – Tout cela à propos de moi, chère Marina, pardon! Et pardon aussi pour le contraire, au cas où je serais amené soudain à rester muet, ce qui ne devrait pas te retenir de m'écrire, aussi souvent qu'il t'importera de «voler».

TSVÉTAÏEVA

Très cher, je sais tout déjà - de moi à toi - mais pour bien des choses il est encore trop tôt. Quelque chose en toi doit encore s'habituer à moi.

RILKE

Marina, merci pour la paix !

Textes russes traduits par Lily Denis. Textes allemands traduits par Philippe Jaccottet.
Les poèmes de Marina Tsvetaïeva sont traduits par Eve Malleret – Coordination du texte français Lily Denis.
Recueil établi et préparé par Constantin Azadovski, Eugène et Hélène Pasternak.

Distribution

Création le 29 mai 2011 à l’Espace Pierre Cardin, dans le cadre du Printemps des Poètes avec :
Marina Tsévaïeva : Ariane Ascaride
Rainer Maria Rilke : Jean-Claude Drouot
Boris Pasternak : Arnaud Decarsin

Reprise aux Rencontres littéraires de Brangues le 25 Juin 2011, au Château de Brangues, avec :
Marina Tsévaïeva : Charlotte des Georges
Rainer Maria Rilke : Claude Aufaure
Boris Pasternak : Arnaud Decarsin

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Correspondance à trois

Tout droits réservés

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