Le Sens du désir
D'après les entretiens de Jean-Louis Barrault et Guy Dumur
Transcrits par Denis Guénoun et Karine Le Bail - Mise en scène de Gérald Garutti
Spectacle

Le Sens du désir

Jean-Louis Barrault

Pendant vingt ans, Barrault incarne et réalise le théâtre de son maître Claudel – tandis qu'en poète patriarche, Claudel inspire et révèle Barrault, acteur dont il a "toujours rêvé". Du Verbe à la chair, entre dramaturge et metteur en scène se noue,

D'après les entretiens de Jean-Louis Barrault et Guy Dumur
Transcrits par Denis Guénoun et Karine Le Bail

« Alors, vous voilà de nouveau sur les routes ? » demande Guy Dumur à Jean-Louis Barrault. « Eh oui ! » Le Théâtre d'Orsay vient d'être démantelé et la compagnie Renaud-Barrault est sur le point de prendre ses quartiers au Théâtre du Rond-Point. Nous sommes en 1981. Barrault a plus de soixante-dix ans.

Pourtant, le temps du bilan n'est pas encore venu. Barrault est resté cet enfant curieux et avide d'apprendre qui s'était présenté à Charles Dullin dans les années vingt, avec une scène des Femmes savantes dont il interprétait tous les personnages. Il ne connaît pas la nostalgie. Ce « sens du désir » qui l'a toujours habité continue d'exercer sur lui son « magnétisme en avant ». Les souvenirs n'appartiennent pas au passé : ils nourrissent le présent.

Avec son inextinguible enthousiasme, cette énergie lumineuse et espiègle, Barrault fait revivre pour Guy Dumur tour à tour Dullin, Jouvet, Copeau, Boulez, Artaud, Claudel, Gide, Malraux – tous ceux qui l'ont accompagné, qu'il a perdus, qu'il a trouvés. Et Madeleine Renaud, son meilleur camarade. On redécouvre ainsi le petit génie du plateau et du mime, l'orphelin devenu responsable, le « Scapin » des cercles théâtraux, un Barrault brillant et infatigable.

Mais c'est aussi l'autre Barrault qui se dévoile. Le Barrault inquiet, marginal, lunaire. Celui qui claque la porte de la Comédie-Française en 1946. Celui auquel Malraux tourne le dos après les événements de mai 68. Le Barrault errant. Le Barrault solitaire, angoissé. Il se livre à Guy Dumur avec juste ce qu'il faut de pudeur, mais sans concession.

Comme Guy Dumur, Gérald Garutti, en compagnie de Claude Aufaure et Alain Rimoux, a voulu percer le mystère Barrault. Rimoux habile, Aufaure malicieux – les entretiens tournent parfois à un jeu de cache-cache entre l'homme et ses souvenirs. Tour à tour curieux, méfiants et séduits – avec la même sensibilité et le même refus de la nostalgie qui animaient Barrault – les comédiens l'observent, le cherchent et lui redonnent vie.

1. Une vie de désir

DUMUR

« On ne présente pas quelqu’un qui s’est présenté au public plus de dix mille fois ». Jean-Louis Barrault, ce qui étonne d’abord chez vous, c’est l’extraordinaire continuité de votre carrière : il y a eu votre période d’avant-guerre et d’avant-garde, puis la Comédie-Française, la fondation de la compagnie Renaud-Barrault avec le Marigny, le Théâtre de France, le théâtre d’Orsay, et vous vous apprêtez à vous installer dans un nouveau théâtre. J’aimerais que nous parlions de toutes ces étapes, à un moment où vous êtes en quelque sorte « sans emploi ». Quelque chose doit vous manquer pendant cet interlude…

BARRAULT

Oui, cela relève du crime passionnel. C’est comme si tout à coup, on retirait à un amant, âgé, la femme qu’il adore. La sensation de manque du drogué, à qui l’on interdit l’aliment qui lui permet de voyager et de s’évader. Sensation pénible de frustration, assez déchirante, affolante.

DUMUR

Vous êtes vraiment accroché au théâtre depuis près de cinquante ans, sans vous être jamais arrêté. Y a-t-il une drogue particulière qui serait celle du théâtre ?

BARRAULT

Vous savez, la vie du théâtre et la vie tout court m’ont enseigné le sens du désir. Quand on est sous l’emprise du désir, il faut le satisfaire, le désir devient un besoin. Tant qu’on se réveille le matin en état de désir, qu’on veut vivre, que la vie devient un besoin, et que cette vie s’est objectivée sur une activité, dans mon cas le théâtre, il n’y a pas de lassitude.


3. L’Atelier de Charles Dullin

BARRAULT

Dullin souvent couchait dans son bureau et se voyait l’électricité bloquée, alors il avait sa lampe à pétrole. Il m’a permis de coucher à l’Atelier, parce que je n’avais pas d’endroit où dormir. Comme on jouait Volpone, mon avidité m’a orienté vers le lit de Volpone. Le soir, quand tout le monde était parti, dans la nuit, j’allais ouvrir le rideau du théâtre – le lit de Volpone était resté sur la scène – et j’écoutais le silence de la salle, et les craquements des fauteuils. Et là, j’avais l’impression, avec beaucoup de romanesque, de m’initier au mystère du théâtre pour en percevoir le silence. J’ai toujours prétendu que le silence, c’est ce qu’on entend quand tout le monde se tait. Le silence, ce n’est pas l’absence de bruit. C’est au contraire, justement, la communication secrète avec le mystère de la vie. […]

DUMUR
Quand vous êtes entré à l’Atelier, Artaud déjà ne jouait plus ? Il faisait très peur à Dullin, non ?

BARRAULT

Dullin avait ce sens de la vérité. Artaud avait le sens de la transfiguration et de la transposition. Je ne sais plus si c’était dans Huon de Bordeaux, dans le rôle de Charlemagne, tout d’un coup Artaud arrive à quatre pattes. Dullin était terrorisé par Artaud, et lui dit (voix aigre) : « Tu sais, l’empereur Charlemagne arrivant à quatre pattes, ça ne me paraît peut-être pas très exact… » Et Artaud lui fait (voix grave) : « Oh alors, si vous travaillez dans la vérité ! »

DUMUR

Jouvet, vous l’avez connu personnellement à cette époque ?

BARRAULT

À partir de 35 seulement – par Cendrars.

DUMUR

Et Copeau ?

BARRAULT

Il était très impressionnant, Copeau. D’abord il était d’une intelligence remarquable. Dans tous ceux que j’ai connus, Copeau était le cardinal, Jouvet l’ingénieur, Dullin le cow-boy gangster. Et Pitoëff le Pierrot lunaire. Il y avait des natures tellement différentes qu’instinctivement nous allions vers le tempérament qui correspondait au nôtre. C’est pour ça que j’avais choisi le cow-boy gangster !

DUMUR

Ces quelques années passées à l’Atelier ont été pour vous extraordinaires…

BARRAULT

L’Atelier est devenu pour moi l’équivalent de ces greniers de l’enfance où on trouve toutes sortes de choses et qu’on fouille, et on trouve des vieux vestiges, des vieilles robes d’arrière-grand-mère… L’Atelier a été cette espèce de grenier de mon enfance professionnelle.


4. Premières mises en scène

BARRAULT

Voulez-vous qu’on analyse un moment présent ?

DUMUR

Je vous en prie.

BARRAULT

En ce moment, ici, il y a des rapports sociaux. C’est le premier comportement : des conversations. Au théâtre, ça se traduit par le dialogue. Mais il y a un deuxième comportement : chacun se livre à son petit monologue, qui juge les autres. Puis il y a un troisième comportement : le silence de la vie – des regards se rencontrent, et un grand amour est en train de naître. Au théâtre, il est exprimé par l’art du geste. Il y a un quatrième comportement : tout à coup le plafond peut s’écrouler, c’est l’intervention des Dieux. Et il y a un cinquième comportement, c’est l’atavisme : en chacun de nous, il y a cinquante générations qui ont déposé un humus. À chaque instant, nous avons à répondre à cinq comportements différents. Tandis que j’agonise me procurait l’occasion de matérialiser ça. Il y avait le peu de dialogue; le silence de la vie; surtout le monologue; l’objet passionnel…


9. L'Odéon – Théâtre de France

DUMUR

Toujours audacieux, vous avez voulu créer Les Paravents de Genet, pièce écrite au moment de la guerre d’Algérie et qui n’avait jamais pu être jouée. Il y a eu tout de suite un tollé…

BARRAULT

Oui, on a voulu nous envoyer en prison, mais je dois dire que nous avons été très bien défendus par Malraux.

DUMUR

Il y a eu des manifestations très violentes…

BARRAULT

Non seulement il y avait des manifestations, mais il y avait des gens qui se parachutaient du troisième étage et tabassaient les gens – il y avait beaucoup de sang. Nous avions utilisé la fosse d’orchestre comme une espèce de douve d’un château, et puis nous recevions des clous, des ampoules électriques, des jets de rats et des bombes incendiaires. Un jour, justement, en pleine bagarre, Madeleine reçoit une dégelée d’ampoules électriques qui éclatent autour d’elle – Genet avait voulu qu'elle fasse la reine des prostituées – alors elle s’arrête de jouer, avance vers la rampe, et s’adresse aux manifestants : « Alors, vous n’aimez pas non plus les putains ? » Ce qui a provoqué une hilarité générale et qui a permis de continuer.


10. Mai 68

BARRAULT

Dans cette histoire de Mai 68, moi j’ai joué le rôle de Baptiste… C’est pour ça que les Pierrot reçoivent toujours les coups de pieds au cul ! Il y avait des menaces à la Sorbonne, au Sénat, les étudiants menaçaient d’occuper des lieux. Le gouvernement avait tout intérêt à laisser occuper un lieu inoffensif comme l’Odéon. C’était un abcès de fixation. J’ai voulu entamer le dialogue, mais c’était une telle fièvre que le dialogue était impossible. Notre souci avec l’équipe était de sauver les meubles. En quatre semaines, on a vécu les cinq années de la Révolution française. Les premiers jours, ça a commencé dans l’enthousiasme de 89, avec la joie des étudiants. Et puis, au bout d’une huitaine de jours, ça s’est pourri, on passait de la fête de la Fédération à la Terreur. Au bout de quatre semaines, c’était la Terreur, il n’y avait plus un seul étudiant, il n’y avait plus que des spécialistes en tout genre. Alors un jour, le gouvernement nous a sommés de partir. On m’a donné l’ordre de couper l’électricité et le téléphone. Il y avait trois mille personnes qui vivaient là. Et il y avait des cocktails Molotov. J’ai dit : « Vous voulez me faire porter le chapeau, si je coupe l’électricité et le téléphone, il va y avoir des morts ! ». C’est alors que le ministre m’a désapprouvé dans les journaux. J’ai répondu : « Serviteur oui, valet non ! » Enfin… ça se gâtait !


11. Le Théâtre d’Orsay

BARRAULT

C’est un endroit historique, la gare d’Orsay. J’ai trouvé de la monnaie nazie. C’est vieux grognard, la gare d’Orsay ; on ferait une histoire de la gare d’Orsay…

DUMUR

Qui était complètement abandonnée…

BARRAULT

Ah oui ! Deux mille cinq cents mètres carrés, je voulais monter un double chapiteau, avec un matelas d’air pour avoir du silence. Et puis finalement, on a été amenés à faire un théâtre solide. Et là, toute notre expérience, depuis trente ans, a remonté à la surface : j’ai voulu construire un théâtre qui résulterait de toutes nos observations des théâtres antiques, des théâtres à l’italienne, des théâtres à l’allemande… J’ai fait le plan avec des camarades scénographes. J’ai passé mon temps à travailler avec les ingénieurs, avec les spécialistes de bois... Et puis nous avons arpenté le lieu afin que nos pieds épousent les pieds des spectateurs, de telle sorte que les spectateurs se sentent chez eux, mais un chez eux transformé en grenier de comédiens. Et nous avons également créé un foyer de rencontres. Il n’y avait pas d’entrée d’artistes et pas d’entrée d’administration. Tout le monde entrait au même endroit.

DUMUR

Comment vous avez appris tout ça ?

BARRAULT

J’avais remarqué que le halo magnétique d’un acteur ne dépasse pas vingt-cinq mètres. Or ce qui est important au théâtre, c’est ce qu’on reçoit. La pile magnétique du public doit pénétrer dans la pile magnétique de la troupe. C’est pourquoi le dernier fauteuil du théâtre d’Orsay est à dix-huit mètres de la scène, si bien que le dernier rang est dans le halo magnétique de ceux qui se présentent. C’est une des raisons occultes de cette communication si facile au théâtre d’Orsay. La présence, c’est une chose extrêmement importante au théâtre. Un acteur a une forte présence s’il a une émission magnétique considérable. On peut être laid, avoir une mauvaise voix, et avoir une présence extraordinaire. Alors nous avons construit le théâtre d’Orsay selon ces données-là.

DUMUR

Est-ce que ce n’est pas un peu la leçon de mai 68 ?

BARRAULT

Mais c’est la leçon de tout ce que nous avons rencontré dans notre vie : reconvertir le Destin en Providence. Et c’est ainsi qu’il nous a fallu trois semaines pour faire revenir tout notre public, alors qu’il avait fallu trois ans à l’Odéon. Tout le monde était surpris d’être chez soi et de côtoyer les acteurs : on se parlait – ça ne dégénérait pas en meeting politique ou en débat intellectuel, non !

"Entretiens pour demain"

Jeunesse et bohême
Les jeunes années de Barrault sont faites d'amitié, de liberté et d'insouciance. Marchand de fleurs aux Halles, étudiant en peinture à l'Ecole du Louvre, puis jusqu'à l'Atelier de Charles Dullin, il se laisse guider par son insatiable curiosité. « Mauvais garçon » de Montmartre et de Saint-Germain, on le retrouve « à poil » dans les couloirs avec Étienne Decroux, faisant le cheval sur les grands boulevards avec Antonin Artaud, se roulant dans l'herbe avec Madeleine Renaud ou célébrant la décollation de Louis XVI avec la bande du Grenier des Grands-Augustins : André Breton, Robert Desnos, Jacques Prévert, André Gide, André Masson, Picasso…

Homme de théâtre
Jean-Louis Barrault n'a que seize ans quand on veut le présenter à Louis Jouvet. Copeau est alors au Vieux-Colombier et le Cartel connaît son apogée. Barrault a choisi son Maître : Charles Dullin, le « cowboy-gangster ». A vingt-cinq ans, sa première mise en scène lui vaut un article dans Le théâtre et son double d'Artaud. Comédien, mime, animateur, le théâtre pour Barrault devient une drogue. Avec pour seuls mots d'ordre « amitié » et « responsabilité », il commence son ascension.

La guerre
La Seconde Guerre mondiale tombe comme un couperet sur l'insouciance des Grands-Augustins. Sous l'Occupation, Barrault – déserteur – entre à la Comédie-Française, reprise par Jacques Copeau. Alors que les moyens diminuent, il entreprend de monter le Soulier de satin. Il se lance aussi dans le tournage des Enfants du paradis. Autant d'activités qui, en ces temps troublés, éveillent la défiance de ses contemporains.

Une vie sur les routes
Depuis la création de la compagnie Renaud-Barrault au Théâtre Marigny en 1946, jusqu’au Théâtre du Rond-point, en 1981, soit en traversant les Champs-Élysées, plus de 700 000 kilomètres parcourus. Entre-temps, l'Odéon, l'Elysée-Montmartre (alors une salle de catch) et le Théâtre d'Orsay, ainsi que de nombreuses tournées à l'étranger. Jean-Louis Barrault, qui se félicite de sa licence de forain, devient un représentant majeur du théâtre français dans le monde.

Entre marge et avant-garde : pour un théâtre international
Pris entre la Comédie-française et le TNP, successivement chassé du Marigny, de l'Odéon et du Théâtre d'Orsay (conçu et construit par Barrault), Jean-Louis Barrault poursuit son projet théâtral. Sa compagnie rassemble trois générations d'acteurs. Il invente l'alternance dans le théâtre privé et travaille à la création d'un théâtre « international », où les genres, les langues, les classiques et les contemporains se mélangent.

La recherche du père
Orphelin de guerre, le parcours de Barrault est régi par la recherche du père. Le père Dullin lui enseigne la « virginité », cette capacité à s'étonner, à s'émerveiller de tout. Puis il trouve chez Claudel, pendant plus de quinze ans de travail en commun, à la fois le père et le double dont il rêve. Rabelais, enfin, fait résonner en lui l'atavisme paysan de ses racines. Dans cette recherche du père s'aiguise chez Barrault le sens de la responsabilité qui fait de lui « un homme ».

Des souvenirs au présent
Malgré les obstacles et les désillusions, la vie de Barrault est un perpétuel émerveillement. Du lit de Volpone où il se mariait avec la vie de théâtre jusqu'à la construction du Théâtre d'Orsay, il jette sur le monde ce regard « vierge » que lui a transmis Dullin. Il en va de même pour ses souvenirs. À soixante-et-onze ans, Jean-Louis Barrault n'a rien perdu de son appétit, de son énergie, et de ce sixième sens qui le poussa toujours plus avant – le sens du désir.

Distribution

Jean-Louis Barrault : Claude Aufaure
Guy Dumur : Alain Rimoux

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