Les Chasseurs d'absolu
d'après la correspondance de Stéphane Mallarmé et Paul Claudel et des textes de Mallarmé,Verlaine, Rimbaud et Claudel - Mise en scène de Gérald Garutti
Spectacle

Les Chasseurs d'absolu

Claudel - Mallarmé

Ce dialogue entre Claudel et Mallarmé révèle les tensions entre deux époques, le XIXe siècle finissant et le XXe naissant. S’il se solde par un échec, le dialogue met en valeur la continuité de la pensée par-delà les incompréhensions entre deux esthé

d'après la correspondance de Stéphane Mallarmé et Paul Claudel et des textes de Mallarmé,Verlaine, Rimbaud et Claudel

La correspondance entre un maître et son disciple
A vingt ans, Claudel ne jure que par Mallarmé. « Prince des poètes » courtisé, Mallarmé se laisse surprendre par la jeune plume de Paul Claudel. Bientôt, les lettres foisonnent de part et d'autre, dans lesquelles ils se disent leur admiration, se jurent fidélité et soutien, et échangent leurs rêves et leurs idéaux. « Quel était votre idéal à vingt ans ? », question naïve du disciple avide d'apprendre du maître vénéré, qui se prête au jeu avec une bienveillance enthousiaste. Claudel et Mallarmé s'investissent l'un l'autre et se livrent entiers, âme et coeur, dans leur correspondance.

Un dialogue recomposé
Le texte des Chasseurs d'absolu offre un regard original sur l'oeuvre de Claudel et de Mallarmé qui souligne l'influence que chacun exerce sur l'autre. La relation qu'entretiennent Paul Claudel et Stéphane Mallarmé va au-delà du rapport unilatéral maître-disciple. Les écrits de Claudel ravissent Mallarmé autant que les poèmes de Mallarmé inspirent le jeune Claudel. La correspondance imaginaire permet de réunir deux discours qui se sont perdus de vue, entre un poète en haut de sa tour d'ivoire et un exilé en mer de Chine.

La recherche de l'absolu poétique
D'abord côte à côte puis séparés, Claudel et Mallarmé débatent ensemble de l'esthétique et de la forme que doit prendre la poésie du temps. Leurs correspondances reconstituent cette recherche de la beauté en poésie, guidée par une idée phare : l'absolu. Pour Mallarmé, héritier de Verlaine, « de la musique avant toute chose ». Claudel, lui, succombe aux Illuminations. Les voix de Rimbaud et de Verlaine viennent seconder les duélistes. Un dialogue à quatre voix s'amorce, autour de la recherche de l'absolu poétique.

Le cas Rimbaud
La poésie d'Arthur Rimbaud provoque le divorce de Claudel et Mallarmé. Ce dernier tente de comprendre, revient sur ses premiers succès, sur son histoire avec Verlaine, mais Rimbaud n'est pour lui qu'un « fantôme impersonnel ». Claudel au contraire plonge dans l'univers rimbaldien avec ivresse et se détourne peu à peu de son maître. La voix de Mallarmé se fait plus lointaine comme s'affirme, à travers les mots de Rimbaud, celle de Paul Claudel.

Une tragédie poétique contée par Paul Claudel
La voix de Claudel ouvre le dialogue pour introduire la relation qui l'a longtemps lié au « Prince des poètes ». Au fil du texte se racontent sa désillusion et sa déception face à un Mallarmé enfermé dans le XIXeme siècle. Sa poésie s'émancipe peu à peu des modèles vides institués par Mallarmé pour prendre un nouveau souffle. Mais le divorce des poètes succède à celui des poésies. Claudel conclut : « J'en avais fini somme toute avec lui. »

Un portrait désenchanté de Mallarmé signé Paul Claudel
Aux voix en écho s'ajoute un regard en surplomb : celui de Paul Claudel sur son maître déchu. D'abord riche d'éloges, Claudel désacralise le « Prince des Poètes », non sans tristesse. Au portrait désenchanté de Mallarmé répond la désillusion de Paul Claudel. La « tragédie poétique » ici contée est aussi une triste fin pour une aventure pleinement humaine.

La genèse de l'oeuvre de Claudel : poésie et exil
Outre le théâtre, l'oeuvre de Claudel se compose aussi de poésie « pure ». On peut même y voir le commencement de son oeuvre. Sur les pas de Mallarmé, puis sous la lumière de l'imaginaire rimbaldien, il pense la poésie et compose ses propres vers. Les versets du Soulier de satin naissent de ces considérations poétiques, comme le Partage de midi s'inspire de son voyage en Chine. Les correspondances poétiques sont aussi pour un Claudel en exil un carnet de voyage. À travers ses lettres et ses témoignages, Claudel revient sur la genèse de son oeuvre.

Gérald Garutti

Personnages

Stéphane MALLARMÉ
(environ 50 ans)

Paul CLAUDEL
(environ 25 ans)

Création

Ce texte a été composé pour l’édition 2008 des Rencontres littéraires de Brangues, consacrées au théâtre d’art (Mallarmé, Rimbaud, Maeterlinck, Claudel), dont il a constitué l’ouverture. Il a été créé le 27 juin 2008 au Château de Brangues, propriété de Paul Claudel. Le rôle de Stéphane Mallarmé y était tenu par Philippe Morier-Genoud, et celui de Paul Claudel par Xavier Legrand, dans une mise en espace dirigée et narrée par Gérald Garutti. Celle-ci a été partiellement retransmise le 7 septembre 2008 sur France Culture dans l’émission Les Racines de l’arbre.


Prologue : Consécration
JOURNALISTE (voix off)

29 janvier 1896. Monsieur Mallarmé, vous voici donc, à cette heure, élu prince des poètes. Quelle impression vous a causée cette élévation au trône poétique laissé vacant par la mort de Paul Verlaine ?

MALLARMÉ

J’en demeure un peu interloqué. La vague énorme de cet événement me submerge. On parle, décidément, beaucoup trop de moi, qui vis, cependant, si rigoureusement à l’écart. Un poète est un monsieur qui trace des signes sur du papier dans son petit coin et qui ne sollicite, en vérité, que l’approbation de quelques personnes qui sont ses amis. Je ne suis pas, je ne veux pas être le Maître. Je n’ai jamais voulu passer pour tel. Tout l’homme littéraire se passe en silence, est muet, et, en aucun cas, la situation d’un poète ne peut, à un moment donné, devenir une affaire publique, une affaire d’actualité…


3. Vouloir dire
CLAUDEL

Mallarmé possédait des qualités que je n’ai pas. C’était un homme extrêmement distingué, un causeur brillant, avec une manière de s’exprimer tout à fait charmante. Tout cela, dans le fond, n’a pas influencé énormément sur moi. Mais il y a une parole qui, au contraire, a profondément marqué mon intelligence, et qui est à peu près le seul enseignement que j’aie reçu de lui, mais c’est un enseignement capital : je me rappelle toujours un certain soir où Mallarmé, à propos des naturalistes, de Loti ou de Zola, ou de Goncourt, disait :

MALLARMÉ

Tous ces gens-là, après tout, qu’est-ce qu’ils font ? Ils brossent des narrations de ce qu’on sait. Ils décrivent le Trocadéro, les bals, le Japon, enfin tout ce que voudrez. Tout cela, ce sont des devoirs français.

CLAUDEL

C’est intéressant de voir cette remarque dans la bouche d’un homme qui était devenu professeur. Il était professeur d’anglais. Son esprit allait non pas des choses aux mots, mais des mots aux choses. Il croyait à la valeur première et incantatoire du langage. Et alors, c’est là où la remarque est importante, à moi, il m’a dit :

MALLARMÉ

Ce que j’apporte dans la littérature, c’est que je ne me place pas devant un spectacle en me disant : « Qu’est-ce que c’est ? », en essayant de le décrire du mieux que je peux, mais en disant : « Qu’est-ce que cela veut dire ? »

CLAUDEL

Depuis, dans la vie, je me suis toujours placé devant une chose non pas en essayant de la décrire telle quelle, par l’impression qu’elle faisait sur mes sens ou sur mes dispositions momentanées, mes dispositions sentimentales, mais en essayant de la comprendre, de savoir ce qu’elle veut dire. Ce mot « veut dire » est extrêmement profond en français, parce que « veut dire » cela exprime une certaine volonté. Les choses veulent autre chose, elles ont un sens, une signification.

MALLARMÉ

L'enfantillage de la littérature jusqu'ici a été de croire que de choisir un certain nombre de pierres précieuses et en mettre les noms sur le papier, même très bien, c'était faire des pierres précieuses. Eh bien ! non ! La poésie consistant à créer, il faut prendre dans l'âme humaine des états, des lueurs d'une pureté si absolue que, bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l'homme : là, il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens ; c'est, en somme, la seule création humaine possible.

CLAUDEL

Jusqu’à Mallarmé, pendant tout un siècle depuis Balzac, la littérature avait vécu d’inventaires et de descriptions : Flaubert, Zola, Loti, Huysmans. Mallarmé est le premier qui se soit placé devant l’extérieur, non pas comme devant un spectacle, ou comme un thème à devoirs français, mais comme devant un texte, avec cette question : Qu’est-ce que cela veut dire ?

MALLARMÉ

Me voici résolument à l’œuvre. Avec terreur, car j’invente une langue qui doit nécessairement jaillir d’une poétique très nouvelle, que je pourrais définir en deux mots : Peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit. Le vers ne doit donc pas, là, se composer de mots, mais d’intentions, et toutes les paroles s’effacer devant la sensation. Mon Vers fait mal par instants et blesse comme du fer.

CLAUDEL

Toute connaissance est une “naissance”. Nous ne cessons pas de co-naître au monde. Au fond, c’est la grande leçon que m’a donnée Mallarmé, à peu près la seule que j’ai retenue de son enseignement. L’écrivain n’est pas seulement fait pour constater et pour décrire, il est là pour essayer de comprendre.


8. Le cas Rimbaud
CLAUDEL

Mallarmé m’apprenait à comprendre ou plutôt à questionner. Mais Rimbaud m’a appris à imaginer. Les Illuminations ont été pour moi un événement considérable : une véritable révélation. Un changement total de vie. Le combat spirituel plus sauvage que la bataille d’hommes. Dans Tête d’Or, la position qui se trouve en Simon Agnel, c’est celle de Rimbaud, à la fin de la Saison en Enfer. Tête d’Or ne veut pas être vaincu, pas plus que moi je ne voulais non plus être vaincu. Il s’agit de ne pas être ce que j’ai vu être ce malheureux Verlaine ou Villiers de L’Isle-Adam, que j’avais rencontré chez Mallarmé, c’est-à-dire un vaincu. Je veux être un vainqueur. De là, la protestation que j’ai envoyée à Mallarmé contre le jugement absurde qu’il portait sur Rimbaud.

MALLARMÉ

J'imagine qu'une de ces soirées de mardi, rares, où vous me fites l'honneur, chez moi, d'ouir mes amis converser, le nom soudainement d'Arthur Rimbaud se soit bercé à la fumée de plusieurs cigarettes; installant, pour votre curiosité, du vague. Quel, le personnage, questionnez-vous. Tout, certes, aurait existé, sans ce passant considérable.

CLAUDEL

Cher Monsieur, je me propose – pour moi – de vous écrire à mon aise de certains sujets qui me tiennent à cœur comme Catholicisme ou Arthur Rimbaud (envers qui vous me semblez injuste). Depuis le coup de foudre initial des Illuminations, je puis dire que je dois à Rimbaud tout ce que je suis intellectuellement et moralement, et il y a eu, je crois, peu d’exemples d’un si intime hymen de deux esprits. Son influence maintenant encore persiste sur moi. J’ai à cœur de m’expliquer sur cet illustre passant.


11. Duel (Le cas Rimbaud, suite)
MALLARMÉ

Une aventure unique dans l'histoire de l'art. Celle d'un enfant trop précocement touché et impétueusement par l'aile littéraire qui, avant le temps presque d'exister, épuisa d'orageuses et magistrales fatalités, sans recours à du futur.

CLAUDEL

On s’acharne avec des ricanements sur les “péchés de son adolescence”, sur une vie privée, où l’on a tant de joie à trouver des tares. Qui lui a donné le droit d’être prophète ?

MALLARMÉ

Doutez, mon cher hôte, que les principaux novateurs, maintenant, aient à quelque profondeur et par un trait direct, subi Arthur Rimbaud.

CLAUDEL

Plutôt qu’un frère, il serait plus juste de dire un père : je veux dire que Rimbaud a exercé sur moi une influence séminale.

MALLARMÉ

Le vrai père de tous les jeunes, c'est Verlaine, le magnifique Verlaine, qui a fait accepter toutes les douleurs avec une telle hauteur et une aussi superbe crânerie.

CLAUDEL

Je ne vois pas ce que j’aurais pu être si la rencontre de Rimbaud ne m’avait pas donné une impulsion absolument essentielle.

MALLARMÉ

Tout, certes, aurait existé, depuis, sans ce passant considérable : le cas personnel demeure, avec force.

CLAUDEL

Je suis un de ceux qui l’ont cru sur parole, un de ceux qui ont eu confiance en lui.

MALLARMÉ

Estimez son plus magique effet produit par opposition d'un monde antérieur au Parnasse, mime au Romantisme, ou très classique, avec le désordre somptueux d'une passion on ne saurait dire rien que spirituellement exotique.

CLAUDEL

Arthur Rimbaud fut un mystique à l’état sauvage, une source perdue qui ressort d’un sol saturé. Sa vie, un malentendu : jusqu’à ce qu’enfin, réduit, la jambe tranchée, sur ce lit d’hôpital à Marseille, il sache ! « Nous ne sommes pas au monde ! » « Par l’esprit on va à Dieu ! »

MALLARMÉ

À quoi bon faire miroiter ces détails jusqu'à les enfiler en sauvages verroteries et composer le collier du roi nègre.

CLAUDEL

Qui a une fois subi l’ensorcellement de Rimbaud est aussi impuissant à le conjurer que celui d’une phrase de Wagner.

MALLARMÉ

Éclat, lui, d'un météore, allumé sans motif autre que sa présence, issu seul et s'éteignant.

CLAUDEL

Je crois avoir eu l’intention de vous envoyer une boîte de thé, mais je ne me rappelle plus si je l’ai mis à exécution. La valise me permettra de réparer cet oubli. – Ce fut ma dernière lettre à Mallarmé.

Distribution

Stéphane Mallarmé : Philippe Morier-Genoud
Paul Claudel : Xavier Legrand

Équipe artistique

Collaborateur artistique : Pierre Daubigny
Assistante à la mise en scène : Pauline Peyrade

Téléchargements

Photos

Tout droits réservés