Le Banquet des démons
Régis Debray - Adaptation et mise en espace de Gérald Garutti
Spectacle

Le Banquet des démons

Élevé dans la religion chrétienne, Julien (331-363 ap. JC.), Prince Romain, s’en éloigne pour revenir à la sagesse antique et à la spiritualité païenne. Devenu empereur, il lutte contre la christianisation radicale de l’Empire. Pour renouer avec la g

Régis Debray

Dix pistes pour mettre en scène un apostat

1. Le choc des civilisations
Le Banquet des Démons présente la confrontation entre sagesse antique et religion nouvelle, spiritualité païenne et christianisme. Deux civilisations s’affrontent avant que la seconde n’engloutisse la première. Chacune se définit dans un rapport spécifique au temps. Bien que sombrant dans la décadence, le monde gréco-romain incarne l’aube intemporelle d’une pensée toujours naissante. En lui s’exprime le miracle des commencements, philosophie, politique et art grecs, conquête et institution romaines. Par contraste avec cette jouvence éternelle, le christianisme choisit le futur contre le présent : la vie d’après compte davantage que celle ici-bas. Le temps y est tout entier orienté vers le salut à venir. Civilisation du passé magnifié et de l’instant présent, contre civilisation du passé coupable, du présent insignifiant et de l’espoir futur. Royaume de l’innocence contre règne du péché.

2. L’histoire des vaincus
Dans cette grande confrontation, Le Banquet des Démons prend le parti de ceux que l’Histoire a jugé et condamné — histoire réécrite par les vainqueurs chrétiens. De l’œuvre écrite de Julien l’Apostat, le Moyen-Age chrétien a détruit l’essentiel. De son œuvre politique, il n’a laissé trace qui vive. C’est ici le point de vue de ces « vaincus lucides » qui, pour une fois, nous est donné à voir. Ce Banquet raconte ce moment-charnière où l’Histoire aurait pu basculer de l’autre côté. Il faut faire crédit non seulement aux perdants mais au combat lui-même et considérer que dans l’alternative, l’autre option avait autant de chances de se réaliser. Faire sentir ce pile ou face. Et faire comme si rien n’était joué — même si l’on sait que les dés sont pipés.

3. Apologie des barbares
Penser au poème de Cavafy : « En attendant les barbares ». Toute la cité antique s’est préparée à l’invasion des barbares. Tous campent, en habits d’apparat, scrutant l’horizon, prêts à faire soumission. Mais personne ne vient. Alors, plus terrible que le joug étranger, frappe le désarroi : « Mais alors, qu’allons-nous devenir, sans barbares ? Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution. » Rome à la fin de l’Empire meurt d’ennui et de transcendance évanouie. Le christianisme s’immisce, s’implante et s’impose parce que la place est déjà vacante. D’où le pari de Julien : le salut viendra des barbares. Ce chef des Gaulois en bois brut rejoint ici Tacite que fascinaient déjà les Germains non corrompus par la civilisation. Du barbare, ce miroir inversé de sa décadence, le civilisé espère sa régénérescence.

4. Une épopée de l’échec
Dans cette fresque historique, le héros embrasse une cause qui constitue un défi politique essentiel : endiguer la conversion religieuse. Comme Lorenzaccio chez Musset ou Danton chez Büchner, il mène un combat et poursuit une révolution qu’il sait perdus d’avance. Julien affronte l’Histoire en sachant qu’elle finira par l’écraser bientôt, il ose même prétendre en changer le cours. Pari flirtant avec la folie, cette lutte contre la fatalité historique relève du tragique mais permet au héros de conquérir sa dignité. Julien vs christianisme : le match ne pouvait être nul.

5. Le dernier empereur
Julien est un révolutionnaire : alors que l’Empire vacille déjà, il tente de jeter les bases d’une refondation. Par son projet de grande politique, c’est un anti-Caligula. Par son entreprise de tolérance impériale et de concorde nationale, c’est un anti-Néron. Par son rejet du christianisme comme ciment de l’Empire, c’est un anti-Constantin. Par sa solidarité envers les juifs, c’est un anti-Titus. Empereur-philosophe au même titre que Marc-Aurèle, il sait que souder un peuple exige d’affronter un ennemi. D’où le choix de la guerre avec les Perses qui réactive la polarité Orient-Occident. Mais les vrais barbares sont à l’intérieur et Julien doit lutter à fronts renversés.

6. Empire mosaïque et théâtre puzzle
Quel est l’itinéraire suivi par Julien ? D’emblée, Régis Debray invite à remonter son texte. « Le metteur en scène aura tout loisir d’enjamber, intervertir, retrancher et, le cas échéant, ajouter. » (p. 33) Si à de nombreux égards Le Banquet des Démons appartient au théâtre classique, sa composition scandée en tableaux et son morcellement relèvent d’une ouverture bien moderne. Cette dimension évolutive va au-delà des simples effets de montage, puisque l’auteur modifiera son texte à mesure du travail de mise en scène. La ligne apparemment brisée de Julien l’Apostat pourra donc faire l’objet d’un récit lui-même par éclats, flash-backs et faux raccords.

7. Un parcours initiatique
La trajectoire fondamentale de Julien tient bel et bien du roman d’initiation. Elle rappelle celle du héros malheureux transformé en âne dans L’Ane d’Or ou Les Métamorphoses, roman latin composé par Apulée deux siècles plus tôt. Julien apparaît comme un « lion caché sous la peau d’un âne ». Comme Cicéron ou César avant lui, il accomplit un voyage éducatif qui le mène à Athènes apprendre la rhétorique et la philosophie. Il devra opérer la traversée des croyances et opinions avant de se forger sa conviction singulière. Le Banquet retrace ce roman d’une âme et son cheminement intérieur, du dogme au doute, du préjugé au choix.

8. L’art du court-circuit
Une thèse centrale de Régis Debray est l’analogie des fins de civilisation : le christianisme est aux païens du Bas-Empire ce que l’islam intégriste est aux Occidentaux aujourd’hui. Notre décadence rappelle celle de Julien. Jusqu’où peut-on tenir cette thèse sur scène ? Il importe d’ancrer clairement l’univers romain, sous forme stylisée, en jouant sur les ambivalences pour faire apparaître des superpositions. Technique du palimpseste : ne jamais effacer l’écriture de base, mais lui en surimposer une autre. Cette fusion des temps charrie densité, gravité et jeu — comme dans un rêve ou un cauchemar. Veiller à toujours faire entendre la ligne mélodique romaine et à distinguer les voix supplémentaires.

9. Image mythique, souvenir-écran
Durant le spectacle, la profondeur de champ historique est assurée par la vidéo. Les scènes spectaculaires auxquelles l’image rend mieux justice seront projetées. La superposition des ères temporelles s’exprime par le montage d’images diverses. Outre la dimension historique, l’image cristallise des moments de fixation mythique : couronnement, acclamation, régicide, etc. Elle sera donc utilisée tant pour sa force imaginaire que pour sa valeur d’autorité, afin d’en favoriser la mise à distance critique. Double dénonciation du pouvoir de la représentation, et de la représentation du pouvoir.

10. Banquet, dialogue et dialectique
Le Banquet des Démons est une fête philosophique et rhétorique. Au cœur du théâtre, il y a le dialogue, au cœur de la philosophie, la dialectique. Dans les deux cas, se confrontent deux positions (ou davantage), étroitement articulées l’une à l’autre. Qui a dit que le théâtre d’idées était une aberration ? Le grand débat de civilisation « christianisme versus paganisme » structure la pièce jusque dans l’architecture interne des scènes : débat Priscilla vs Julien, Julien vs Maxime, Julien vs Grégoire… La structure dialogique est omniprésente, jusque dans le discours rapporté des lettres. De dispute philosophique en discussion idéologique, la pièce nous conduit du dilemme au différend. « Ou bien… ou bien. » Là encore, tout l’enjeu est de restituer à ces débats leur chair, leur souffle, leur urgence. Sous le théorique, le vital. Manière de retrouver là, par la magie du plateau, l’un des enjeux cruciaux de la philosophie antique : la vivre non comme une pure spéculation, mais comme une pratique et un mode de vie. Comme un enjeu existentiel.

Gérald Garutti

1er décembre 355. Constantinople, la chambre de Julien.

Au milieu du plateau, un grand crucifix de bois. Au loin, un tocsin. Dans la pénombre, un homme fait les cent pas, s’approche, fait une génuflexion, s’en va, revient, s’agenouille encore, caresse les pieds du crucifix. Puis, à genoux, il marmonne une prière incompréhensible. Et tout d’un coup, éclate.

JULIEN (s’adressant à l’effigie aux grands yeux peints) :

Parle, crucifié ! Ouvre la bouche ! Un mot, un seul ! Tu dois bien cela à ton homme providentiel, non ? Qui croire, toi ou tes affidés ? Ils disent posséder la vérité. Ils veulent que je me mette à leur service. « Si tu restes l’intime de Dieu, tu ne seras jamais seul. Tu régneras sur les rois. Les Perses et les Huns ne peuvent rien contre un pouvoir octroyé par le ciel. Le monde entier sera à toi, à nous, à Jésus. La Victoire est une femme volage. Seul compte le royaume de Dieu sur terre. » Voilà ce qu’ils me disent. Mais ils vont te faire déchoir en despote ! Si Ton royaume n’est pas de ce monde, comme le racontent tes évangiles, si tu t’es retiré seul sur la montagne quand la foule de Jérusalem te tendait la couronne, en acclamant le fils du roi David, qu’as-tu besoin d’un trône, de soldats, et de fondés de pouvoir ici-bas ? Que t’importe alors que les Vandales et les Alamans, les Hérules et les Suèves submergent nos villes ! Et au nom de quoi, quand j’aurai succédé à cet idiot de Constance, devrais-je donner l’ordre de faire rôtir ceux que tes évêques me désignent comme hérétiques et anathèmes… Pour faire plaisir à des purs, qui trouveront demain des plus purs encore pour les excommunier eux-mêmes ? C’est digne de toi, tu crois ? C’est juste ? C’est chrétien ? Bon Dieu, tu ne dis rien. Soit. Tu es un homme bon… Tu préfères sans doute que ton futur empereur renvoie ses légionnaires à la maison et aille attendre ton retour en priant au fond d’une grotte… Tu aimerais un saint plutôt qu’un tueur, n’est-ce pas, c’est logique ? Pour la nouvelle Jérusalem, ce serait même plus sûr… Plus d’épée, un chapelet… Et des Notre-Père jusqu’à la fin des temps ? C’est cela que tu souhaites ? Regarde-moi. Fais un signe, un seul !

Un centurion accourt, et s’arrête interdit, devant Julien César prosterné, devant lequel il se prosterne lui-même. Julien se relève.

JULIEN :

Chacun son rôle, Galiléen ! Moi, j’ai des barbares à soumettre et des œuvres à transmettre. Ton Père t’a élevé au Ciel après la Golgotha ! Moi, je le coltine toujours sur mes épaules. Avec les arts, les langues et les sagesses de tous ceux qui depuis dix siècles m’ont fait ce que je suis. Au moins, je sais ce que je me dois. Mais comment savoir ce que tu veux ? Rien, pas un signe… ? Salut !

Distribution

Julien dit l’Apostat : Xavier Gallais
Grégoire de Nazianze / Marc : Nazim Boudjenah
Priscilla / La Prêtresse : Audrey Fleurot
Basile de Césarée / Nicoclès : Nathan Gabily
Siméon / Théophile : Païkan Garutti
Constance : Yves Jego
Maxime d’Ephèse : Laurent Manzoni
Matthieu / Annan / Jovien / Le Grand Prêtre d’Apollon : Philippe Morier-Genoud
Ammien Marcelin : William Nadylam

Production : Compagnie C(h)aracteres
Créé le 13 juin 2006 au Théâtre de l’Athénée à Paris

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