Roberto Zucco
Texte de Bernard-Marie Koltès
Traduction de Martin Crimp - Mise en scène de Gérald Garutti
Spectacle

Roberto Zucco

Intense et brutale, la pièce de Koltès Roberto Zucco raconte l’histoire vraie d’un meurtrier psychopathe, Roberto Succo. Sa mise en scène est tendue entre film noir et expressionnisme pour en dégager l’essence : la violence et la cruauté sans logique

Texte de Bernard-Marie Koltès
Traduction de Martin Crimp

11 directions pour un labyrinthe.

Prendre le film noir comme référence. Utiliser son intensité visuelle et sa faculté à concentrer un suspense ponctué de moments d’extrême violence émotionnelle.

2. Employer une palette réduite sur scène et rendre ainsi le monde en noir et blanc de l’expressionnisme allemand et du film noir. Au sein de ce cadre restreint, s’accorder des moments d’intense chromatisme créant des contrastes visuels accusés. Utiliser des techniques d’éclairage extrême pour projeter des ombres et lumières excessives, dessiner ou exagérer les silhouettes.

3. Partir de la distanciation brechtienne et mettre l’accent sur ce qui échappe au public. Lui faire sentir qu’il perçoit seulement la surface de figures complexes, sans avoir accès à leur intériorité souvent contradictoire. Créer ainsi avec le public une relation paradoxale d’intimité et d’exclusion.

4. Introduire les techniques du montage cinématographique sur scène par l’utilisation de noirs soudains et de fondus enchaînés. Construire une rhapsodie de tableaux qui s’entremêlent sans temps mort. Souligner le morcellement, l’entrelacement et la concomitance des séquences.

5. Mettre l’accent sur les rares moments d’intense violence et les construire en contrepoint du silence, de l’attente et de la suspension. Plus généralement, procéder par sauts et ruptures, et laisser les transitions en point d’interrogation.

6. Faire sentir l’éclatement du moi et la nature quasi-schizophrène des personnages. Pousser les acteurs à toujours jouer sur plusieurs tableaux simultanés, éventuellement contradictoires.

7. Exploiter le charisme de l’anti-héros. Séduire le public, le rendre complice et le placer en position de voyeur complaisant pour mieux le frapper par la violence en scène. Cultiver l’ambiguïté pour brouiller voire enrayer jugement et identification.

8. Avoir recours dans la direction d’acteurs à des mises en situation concrètes et à des images sensorielles. Pousser les comédiens à s’exposer et à explorer leurs limites, y compris physiques. Construire le jeu sur tous les plans, et au-delà de la technique de l’interprétation « in persona », créer pour chaque personnage un univers mental et charnel.

9. Insister sur le charisme et le magnétisme du personnage principal. Le caractériser par sa présence massive sur scène. Utiliser le silence et en faire surgir par bouffées des visages contradictoires et des personnalités multiples. Le rendre lumineux et opaque.

10. Utiliser les formes géométriques abstraites des gratte-ciel comme toile de fond d’une scène dépouillée où n’apparaissent qu’une poignée d’objets nécessaires. Elaborer un univers sonore où le réel n’est plus qu’un écho volontairement déformé et partiellement reconnaissable.

11. Disposer d’un espace suffisamment vaste pour perdre les personnages et découper des poches d’intimité dans un halo noir. Rendre sensible l’isolement des êtres dans la jungle des villes et leur dimension miniature par contraste avec leur environ-nement. Faire se croiser les trajectoires, rencontres fortuites et brusques échappées, dans un espace apparemment balisé et pourtant mobile. Miser sur une audience suffisante pour créer un effet de foule, en contrepoint aux errances individuels et à la solitude de l’anti-héros.

Gérald Garutti

VIII. JUSTE AVANT DE MOURIR

Zucco se relève, s'approche de la cabine,
Il décroche, fait un numéro, attend.

ZUCCO :

Je veux partir. Il faut partir tout de suite. Il fait trop chaud, dans cette putain de ville. Je veux aller en Afrique, sous la neige. Il faut que je parte parce que je vais mourir. De toute façon, personne ne s'intéresse à personne. Personne. Les hommes ont besoin des femmes et les femmes ont besoin des hommes. Mais de l'amour, il n'y en a pas. Avec les femmes, moi, c'est par pitié que je bande. J'aimerais renaître chien, pont être moins malheureux. Chien de rue, fouilleur de poubelles ; personne ne me remarquerait. J'aimerais être un chien jaune, bouffé par la gale, dont on s'écarterait sans faire attention. J'aimerais être un fouilleur de poubelles pour l'éternité. Je crois qu'a n'y a pas de mots, il n'y a rien à dire. Il faut arrêter d'enseigner les mots. Il faut fermer les écoles et agrandir les cimetières. De toute façon, un an, cent ans, c'est pareil ; tôt ou tard, on doit tous mourir, tous. Et ça, ça fait chanter les oiseaux, ça fait rire les oiseaux.

UNE PUTE (à la porte du bar) :

Je vous l'avais dit que c'était un fou. Il parle à un téléphone qui ne marche pas.
Zucco lâche l’écouteur, s'assied contre la cabine.

« Un trajet invraisemblable, un personnage mythique, un héros comme Samson ou Goliath, monstres de force, abattus finalement par un caillou un par une femme. »

KOLTÈS

Le mythe

Un Etranger échappé de Camus sous l’œil de Tarantino. Un frère furieux d’Hamlet, Œdipe et Icare. Un fait divers à suspense mué en mythe du XXe siècle. Un drame moderne en forme de parcours initiatique et aux teintes de film noir. C’est la pièce-testament de Koltès, son envol au bord de la chute.

Zucco scande sa route de crimes. Il fascine par sa beauté magnétique – la beauté d’un mal paradoxal car peut-être « en toute innocence ». Il séduit ses proies, personnages et spectateurs, par sa présence seule. Qui est aussi pure absence. Zucco s’évade encore. Il est en fuite. L’énigme court toujours.

Car une question hante la pièce: Pourquoi ? Pourquoi tuer ses parents ? Pourquoi un criminel a-t-il peur d’un enfant? Pourquoi l’amour détruit-il plus que la violence ? Aucune évidence. Ces personnages sont des eaux claires à la surface de puits sans fonds.

Les faits

1981 : A 18 ans, le Vénitien Roberto Succo, jeune homme jusque-là sans histoire, est emprisonné pour avoir sauvagement assassiné ses parents, meurtre soudain et incompréhensible.

Cinq ans plus tard, il parvient à s’évader. En cavale, il défie pendant deux ans les polices de trois pays – française, suisse et italienne-, changeant d’identités à plusieurs reprises. Une mortelle randonnée ponctuée de crimes en série : cambriolages, chantages, braquages, viols, meurtres.

1988 : Bernard-Marie Koltès avait été remarqué dès ses premières pièces (La Nuit juste avant la forêt, 1977 ; Sallinger, 1977). Mais il a connu la reconnaissance et la gloire à partir de Combat de nègre et de chiens créé par Patrice Chéreau en 1983 au théâtre des Amandiers à Nanterre, avec Michel Piccoli.

Les trois autres créations du tandem Koltès-Chéreau ont été des pièces-événements des années 1980 : Quai Ouest (1986) avec Maria Casarès, Dans la Solitude des champs de coton (1987, dont les reprises successives sont des spectacles-cultes), et Le Retour au Désert (1988) avec Michel Piccoli.

Koltès est alors frappé par le visage de Zucco, placardé sur un avis de recherche dans le métro. Sa fascination pour l’histoire du meurtrier lui inspire l’écriture de Roberto Zucco à l’automne 1988.

Cette pièce sera la dernière de l’auteur, qui meurt des suites du sida peu après son écriture, le 15 avril 1989. Il laisse derrière lui une œuvre composée d’une douzaine de pièces et de romans.

1990 : En avril, Roberto Zucco est créé en langue allemande, dans une mise en scène de Peter Stein, à la Schaubühne à Berlin.

Pourquoi ?

Roberto Zucco martèle les « pourquoi ? ». C’est cette impossibilité à fixer une ou des réponse(s) qui m’a séduit. Il y a eu l’envie de monter cette pièce comme un problème, pour qu’elle ressemble à cette machine décrite par Kafka - manifestement parfaite mais à la fonction incompréhensible.

Dans Zucco, nul n’est simple. Aucun geste ne va de soi. Sentiments et motivations, actes et paroles semblent suivre leur voie propre. Leur vie autonome échappe au jugement, peut-être même à la raison. Dans ces énigmes gronde une indicible vérité.

Les personnages ne se laissent pas saisir. Dès qu’on pense toucher du doigt leur essence, soudain, un brusque changement les donne à voir sous un jour totalement différent. Leurs blessures et leurs crimes mêmes en gagnent en beauté et en deviennent plus dérangeants.

La référence au film noir joue aussi à travers les décors et lumières. Ils contribuent à créer un monde expressionniste abstrait, reposant sur des contrastes saisissants et des objets symboliques. Là, des corps se meuvent, se heurtent, se rencontrent, s’aiment, se déchirent et meurent.

Voilà l’enjeu de cette œuvre moderne et fin de siècle, de ce reflet d’une agonie éclatante de désir : montrer tous les possibles qui s’agitent, se nient et s’improvisent. Creuser la perplexité.

La musique et l’ambiance sonore


Roberto Zucco parle à ses spectateurs dans une langue étrangère. C’est précisement leur trivialité superficielle qui fait des personnages de Koltès des figures aussi choquantes par leurs actes que troublantes par leurs réflexions.

Tel est l’effet que j’ai cherché à rendre dans la bande originale de ce spectacle. Elle est essentiellement élaborée à partir de sons du quotidien qui ont ensuite été traités et déformés par ordinateur : bruits de pas, rires, vibrations d’un frigo, cliquetis de couverts, et autres.

Ces éléments fournissent le fond sonore sur lequel se détachent des lignes plus mélodiques, écrites pour le piano, la clarinette et le violon. Ces mélodies s’inspirent de musiques expressionnistes allemandes et d’un jazz dépouillé, deux références essentielles du film noir auquel Zucco ne cesse de renvoyer.

Jonathan Styles
avec le concours précieux d’Alexandre Wilber

La scénographie


Le décor représente un contexte urbain métaphorique, un lieu évocant à la fois les petites maisons biscornues d’un village médiéval et les gratte-ciels de la grande ville moderne.

Il s’agit d’un univers opaque dans lequel on peut se faire happer, disparaître sans laisser de traces, un tissu urbain dense où se perdre. Car comme toute ville, le décor est un organisme vivant qui se forme, se déforme et se reforme au gré de la lumière.

Mais le décor evoque aussi la capacité de la ville à devenir transparente lorsqu’elle s’efface et révèle les tensions entre sphère publique et sphère privée, ou entre social et politique.

Sabin Anca

Distribution

The Brother : Charlie Anson puis Harry Adamson
The Elegant Lady / Whore : Nina Bowden
Police Chief / Policeman / Pimp : Martin Brown
Mother / Woman 3 / Whore : Emily Chapell
Prostitute / Woman 1 / Whore : Kathryn Evans
1st Prison Officer / Old Man / 2nd Police Officer / Man 1 : Jez Jameson
The Sister : Frances MacMillan
Alexandre / The Dancing Prostitute : Loïs Parker-Smith puis Véronique Ringuède
The Girl : Ina Popova
Zucco’s Mother / Madam : Kate Prentice
Bloke / The Father / Detective / Man 3 : Olivier Ward
Roberto Zucco : Michael Winawer
Fat-man / Man 2 / 2nd Prison Officer / 1st Police Officer : Sam Yates
The Child : Ollie Jeb ou David Toweris

Équipe artistique

Assistant à la mise en scène : Alfie Spencer
Lumières : Tom White
Scénographie : Sabin Pearcey
Costumes : Sarah Pearcey
Accessoires : Emma Newton
Musique : Jonathan Styles

Production : CAD’S & ADC Theatre
Création le 13 mai 2003 à l’ADC Theatre (Cambridge)
Reprise : Théâtre Koltès (Nanterre), Théâtre Kantor (Lyon)

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Photos

Roberto Zucco

Tout droits réservés

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