2. Les Héros du Mal
Gérald Garutti
Mercredi 18 décembre 2013 19h00-20h30
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2. Les Héros du Mal

Autour de Macbeth : le moment renaissant (Shakespeare)

L’origine du premier crime de Macbeth, le régicide commis sur Duncan, est multiple et mystérieuse : raisons psychologiques ? politiques ? théologiques ? Shakespeare, à travers Macbeth, interroge la représentation du mal à son époque.

Gérald Garutti

Macbeth, un héros du mal

Introduction à la conférence - par Gabrielle Girot

L’origine du premier crime de Macbeth, le régicide commis sur Duncan, est multiple et mystérieuse : raisons psychologiques (ambition de Macbeth et de Lady Macbeth, couple sans descendance) ? raisons politiques (guerres, pouvoir) ? raisons théologiques (intervention surnaturelle) ? Shakespeare, à travers Macbeth, interroge la représentation du mal à son époque.

Le tyran aristocrate

La Renaissance voit apparaître la figure héroïque du chevalier, héros positif, sans peur et sans reproche, à la croisée du guerrier et du saint, qui prend les armes pour défendre une noble cause. L’envers du chevalier est le tyran aristocratique, un héros négatif qui usurpe le pouvoir en renversant le roi légitime pour asseoir un pouvoir despotique. L’ordre établi est alors renversé et Il fait advenir le chaos : le mal qui gouverne sa raison s’empare alors de l’ordre politique et théologique. Le renversement des repères s’opère lorsque Macbeth choisit d’interpréter l’énigme des trois sorcières : le souverain n’est alors plus dirigé par la tradition et la légitimité de Dieu mais porté au régicide et à la terreur imposée par un seul homme : « le désordre du temps vient d'accomplir son chef-d'oeuvre » (II, 3). Mais il est difficile de déterminer si Macbeth est véritablement coupable du meurtre ou s'il est juste victime de forces obscures qui le dépassent et l’aveuglent.

Le surnaturel

Dès la première scène, Shakespeare donne à voir une réalité surnaturelle à l’oeuvre : les trois sorcières ouvrent la pièce en fomentant le projet de faire perdre son âme à Macbeth : leur première prophétie engendre l’assassinat du roi Duncan par Macbeth, les apparitions qu’elles appellent de leurs voeux (IV, 1) lui donne le sentiment de toute puissance qui le conduit à la folie. Leur présence et leurs énigmes structurent l’ensemble de la pièce. Macbeth, qui craint depuis toujours les forces surnaturelles et les superstitions, se retrouve aux prises avec un univers fantastique où l’avenir est soumis à des forces de l’abîme et non plus à Dieu, où le destin est annoncé par des animaux « la chouette, le sonneur fatal / Pour le bonsoir le plus funèbre » (Acte II sc 2), où la lune est noire (Hécate). Cependant, l’ambiguïté règne quant à la réalité du surnaturel. Si Macbeth et Banquo assiste à la première apparition des sorcières, dans la suite de la pièce, seul Macbeth voit le spectre de Banquo (III, 4) et les sorcières (IV, 1). On peut se demander si le surnaturel n’est pas la projection des désirs de Macbeth.

Le mal

« C’est Macbeth qui en se servant de leur parole énigmatique, en se vouant à en faire sa destinée, leur prête des voix qui en deviennent prémonitoires. Banquo n’est pas si troublé. » nous dit Yves Bonnefoy. Si le démon peut pousser au Mal un homme, c’est Macbeth qui décide et agit. Shakespeare entraîne le spectateur dans la conscience monstrueuse de son personnage, dans les leurres pervertis de son ambition : il défie l’ordre même du monde pour asseoir son pouvoir. Le conflit se situe au centre même de l'âme humaine, le mal investit le coeur, pervertit la raison et l'aliène, et la mort est la seule issue par laquelle le héros puisse se libérer de ses crimes et de ses tourments.




À chaque époque ses héros. Du mythe homérique à l’idéal aristocratique, du génie romantique au star système médiatique – bref, d’Achille aux pieds légers à Zidane aux crampons d’or, l’héroïsme s’est perpétué, déplacé, diffracté, métamorphosé – voire peut-être, pour partie, effondré. Il existe ainsi une histoire solaire de l’héroïsme, qui court d’Achille à Superman – héros positifs, tout en puissance et en majesté. Mais il en est aussi une face plus sombre, d’Ulysse à Batman – où se succèdent les héros du Mal, du Désir, de la Destruction, du Désenchantement et de la Catastrophe. C’est à explorer cet envers de l’histoire héroïque, peuplée de figures aussi fascinantes que dangereuses, qu’invite ce cycle. Macbeth, Don Juan, Merteuil, Lorenzaccio, Cyrano, Joseph K., Orson Welles – autant d’éclats arrachés à la nuit, autant de phares nocturnes où s’irisent les arc-en-ciels du noir. Sonder ce cœur des ténèbres, c’est lever un pan de rideau sur notre part d’ombre pour nous y tracer un chemin – jusqu’aux portes du théâtre.

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