3. Les Héros du Désir
Gérald Garutti
Mercredi 8 janvier 2014, à 19h.
fabrique

3. Les Héros du Désir

Autour de Don Juan : le moment classique (Molière)

Dom Juan pourrait se caractériser selon deux dimensions, l'amour inconditionné de l'amour, le désir du désir, et la subversion à tous les codes établis, moraux et religieux. Dom Juan ne veut se contraindre à rien.

Gérald Garutti

Don Juan, une figure du désir infini

Introduction à la conférence - par Gabrielle Girot

Liberté d’aimer

Un des thèmes récurrents dans les diverses adaptations qui font de Dom Juan une figure héroïque est la question de l’honneur des femmes. Ce dernier n’existe qu’en relations avec le mariage : les femmes peuvent être déshonorée de deux manières soit en étant séduite sans être épousée soit en étant mariée puis quittée. On voit d’ailleurs que des exempla médiévaux à la pièce de Tirso de Molina puis de Molière, la responsabilité de l’échec des noces passe du spectre qui détruit les noces à Don Juan qui fuit le mariage. Les femmes se posent alors en victimes de ce crime social commis par Don Juan : le déshonneur. Car là est bien le problème : quand il est question de désir, les femmes aiment Don Juan. Chacune d’entre elle prend plaisir à la séduction et à l’amour: « Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m’a été si cher que vous » fait dire Molière à Done Elvire (IV, 6). Mais lorsque les codes sociaux entrent en jeu, la liberté du désir amoureux est entravée : par les pères qui décident des alliances, les frères qui défendent leurs soeurs, l’église qui établit les contrats. Don Juan ôte toute sa valeur sociale au mariage et pose l’amour et la séduction comme une question de sentiments avant d’être sociale. Et c’est en cela que son crime n’est pas à l’encontre des femmes mais des règles morales et religieuses. A ce propos, il est intéressant de noter que la question sociale du mariage est un des ressorts principal des comédies en général dans lesquelles les personnages existent par leurs positions vis-à-vis de celui-ci.

Liberté de pensée

Alors que le Don Juan de Tirso de Molina repoussait à plus tard la question du salut, le Dom Juan de Molière combat le dogme religieux. L’évolution de ce personnage au cours de la pièce le fait passer d’un athéisme revendiqué à un combat acharné contre Dieu. Au début, il explique ne se fier qu’à sa rationalité : il refuse tout surnaturel et ne s’appuie que sur les phénomènes naturels et matériels. Mais l’apparition de la Statue du Commandeur ne le laisse pas indifférent : il va alors vouloir défier Dieu. Il n’est plus alors question de remettre en cause l’existence de Dieu mais bien plutôt de le provoquer. Amener le pauvre à blasphémer, faire croire à sa conversion, faire l’éloge de l’hypocrisie et enfin mourir sans s’être repenti montre l’évolution intérieure de la liberté de pensée que défend jusqu’au bout Dom Juan…mais jusqu’où ?

Désir de l’infini

Socialement, Don Juan ne veut se contraindre à rien. Il refuse les liens entre époux mais aussi les liens entre maître et valet, entre croyants et religion, entre débiteur et créancier. Il fuit aussi les responsabilités maritales, familiales, religieuses, financières et oppose une fin de non-recevoir à tout ce qui pourrait l’engager. À ces contraintes, il répond par la force du mouvement du désir : désir des femmes, désir de liberté de penser, désir d’aventures, etc Finalement, Don Juan se nourrit du processus du désir lui-même et non de la recherche de l’obtention de l’objet désiré. Il se réjouit des obstacles à dépasser, des nouvelles conquêtes à entreprendre mais une fois le but atteint son désir s’éteint pour mieux se rallumer pour un autre. Il fait l’éloge de toutes les femmes et non d’une seule : en voulant les aimer, c’est la totalité du genre féminin qu’il cherche à atteindre. Mais il ne le pourra jamais. La séduction n’est qu’une figure particulière de ce désir de désir. C’est donc le désir infini qui le meut.



À chaque époque ses héros. Du mythe homérique à l’idéal aristocratique, du génie romantique au star système médiatique – bref, d’Achille aux pieds légers à Zidane aux crampons d’or, l’héroïsme s’est perpétué, déplacé, diffracté, métamorphosé – voire peut-être, pour partie, effondré. Il existe ainsi une histoire solaire de l’héroïsme, qui court d’Achille à Superman – héros positifs, tout en puissance et en majesté. Mais il en est aussi une face plus sombre, d’Ulysse à Batman – où se succèdent les héros du Mal, du Désir, de la Destruction, du Désenchantement et de la Catastrophe. C’est à explorer cet envers de l’histoire héroïque, peuplée de figures aussi fascinantes que dangereuses, qu’invite ce cycle. Macbeth, Don Juan, Merteuil, Lorenzaccio, Cyrano, Joseph K., Orson Welles – autant d’éclats arrachés à la nuit, autant de phares nocturnes où s’irisent les arc-en-ciels du noir. Sonder ce cœur des ténèbres, c’est lever un pan de rideau sur notre part d’ombre pour nous y tracer un chemin – jusqu’aux portes du théâtre.


Téléchargements