4. Les Héros de la Destruction
Gérald Garutti
Mercredi 5 février 19h00-20h30
fabrique

4. Les Héros de la Destruction

Autour des Liaisons Dangereuses : le moment libertin (Laclos)

Faut-il repartir de zéro pour tout reconstruire ? Faut-il casser tous les codes, quitte à y succomber, pour offrir au monde la liberté et le choix ?

Gérald Garutti

La destruction, un acte héroïque ?

Introduction à la conférence - par Gabrielle Girot

La liberté de pensée à la liberté des plaisirs

Le retour aux valeurs traditionnelles dans le domaine de la morale te de la religion dans l’Europe du XVIIe siècle s’accompagne de l’émergence d’une famille d’esprits qui revendique l’indépendance de la pensée rejetant les croyances religieuses et les carcans hiérarchiques sociaux. Le Dom Juan de Molière revendique cette liberté d’esprit : matérialisme, critique de la religion, épicurisme, l’individu est placé au centre de toutes les réflexions. Avec le siècle des Lumières, se développe en parallèle de cette liberté de pensée, une liberté des plaisirs. Crébillon fils est le premier à proposer une définition du libertinage au XVIIIe siècle : « est libertin l’homme qui se sert de l’amour pour assurer le triomphe de sa fantaisie aux dépens de sa partenaire, qui érige l’inconstance en principe et qui, ne cherchant que le plaisir de ses sens et la satisfaction de sa vanité, n’accorde rien au sentiment dans l’entreprise de la conquête amoureuse » . Il est donc très habile dans la dissimulation et l’hypocrisie. L’inconstance est une valeur pour qui la fidélité et les sentiments ne sont qu’obstination. Et surtout, il prend à témoin la société lorsqu’il triomphe d’une femme et ensuite rompt avec elle. Le personnage du vicomte de Valmont est un exemple type de cette figure du libertin. La figure féminine du libertin est plus complexe car la société ne peut être témoin de ses conquêtes sans l’en exclure par le même mouvement, par le couvent ou le mariage. La marquise de Merteuil en tant que femme manœuvre dans l’ombre lorsqu’il s’agit de séduire et de conquérir les hommes. Mais c’est bien dans la partage de ses victoires avec quelqu’un, le vicomte de Valmont, que ces dernières prennent toute leur dimension et qu’elle les célèbre.

Lorsque la rhétorique devient une arme

Ce n’est que par leur correspondance suivie que le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil se lancent des défis, font exister leurs conquêtes et en définissent le succès ou l’échec. Ce qui importe alors n’est pas l’acte en lui-même mais le récit que chaque personnage en fait et ses conséquences. La séduction est avant tout réflexion, la conquête passe par les mots qui sont dits ou tus. Le libertinage est donc plus intellectuel que sensuel – la description des scènes d’amour proprement dites est à cet égard souvent écourtés et avec très peu de détails. Le terme de libertinage n’apparaît d’ailleurs qu’une seule fois dans l’œuvre, sous la plume de la Marquise de Merteuil, et dans le tour " libertinage d’esprit ". Choderlos de Laclos est capitaine militaire lorsqu’il publie Les Liaisons dangereuses et écrit quelques années plus tard Instructions aux assemblées de bailliage (1789) considéré comme un traité de balistique. On peut lire Les Liaisons dangereuses comme un traité de stratégie de séduction où la parole est une arme et les mots peuvent tuer.

Une éthique de la destruction

Les deux héros des Liaisons dangereuses sont liés par une quête non pas d’aide et de défense des innocents comme pour les héros aristocratiques mais par la recherche du pouvoir de triomphe ou de ruine sociale, de vie et de mort. Ils ne font pas la guerre sur un champ de bataille – puisque la France est en paix - mais dans les salons. Ils dépassent le seul libertinage de pensée et de mœurs pour affirmer leur puissance : il ne s’agit plus d’amour mais de domination pour faire advenir sa volonté. Ce roman est écrit quelques années seulement avant la Révolution française, c’est un moment historique pivot où les valeurs aristocratiques sont remises en cause et où justement les enjeux de pouvoir s’exacerbent au plus haut point. Cependant, la fin du roman laisse une ouverture à cette éthique de la destruction : si Valmont, le libertin est justement perdu par le libertinage, il reconnaît la passion de l’amour qu’il avait jusque-là discréditée. En négatif, il est alors possible de lire l’éloge de l’amour qui, lui, échappe à la destruction.



À chaque époque ses héros. Du mythe homérique à l’idéal aristocratique, du génie romantique au star système médiatique – bref, d’Achille aux pieds légers à Zidane aux crampons d’or, l’héroïsme s’est perpétué, déplacé, diffracté, métamorphosé – voire peut-être, pour partie, effondré. Il existe ainsi une histoire solaire de l’héroïsme, qui court d’Achille à Superman – héros positifs, tout en puissance et en majesté. Mais il en est aussi une face plus sombre, d’Ulysse à Batman – où se succèdent les héros du Mal, du Désir, de la Destruction, du Désenchantement et de la Catastrophe. C’est à explorer cet envers de l’histoire héroïque, peuplée de figures aussi fascinantes que dangereuses, qu’invite ce cycle. Macbeth, Don Juan, Merteuil, Lorenzaccio, Cyrano, Joseph K., Orson Welles – autant d’éclats arrachés à la nuit, autant de phares nocturnes où s’irisent les arc-en-ciels du noir. Sonder ce cœur des ténèbres, c’est lever un pan de rideau sur notre part d’ombre pour nous y tracer un chemin – jusqu’aux portes du théâtre.


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