5. Les Héros du Désenchantement
Gérald Garutti
Mercredi 5 mars 19h00-20h30
fabrique

5. Les Héros du Désenchantement

Autour de Lorenzaccio : le moment romantique (Musset)

Le héros l'est-il encore lorsque tout semble l'accuser ? Ne serait-il qu'un mythe ? Lorenzo ne croit plus aux héros individuels, et se débat avec une révolution impossible à fomenter.

Gérald Garutti

Lorenzo, un héros désenchanté ?

introduction à la conférence - par Gabrielle Girot

Dans Les confessions d’un enfant du siècle (1936), Musset décrit la mélancolie qui s’est emparé de sa génération face à la perte des repères historiques clairs et définis où les illustres figures sont ambigües, à la fois héroïques et tyranniques, provoquant l’attraction et le rejet de concert (il n’est qu’à évoquer Napoléon Ier à ce sujet). Et Lorenzo, le personnage principal de Lorenzaccio, est confronté à cette crise : scepticisme profond sur la capacité de l’histoire à faire advenir une révolution car les républicains ne passent pas à l’action, défiance vis-à-vis du pouvoir qui n’apparaît jamais car Alexandre n’est finalement qu’une marionnette dans les mains de Charles Quint et du Pape, aucune confiance ne peut être accordée à qui que ce soit car les vrais désirs du peuple ne sont plus compréhensibles. La nation a explosée et Lorenzo échoue à la réunir. Lorenzo est un héros déchiré par les contradictions entre l’idéalisme mélancolique d’un temps passé et la cruelle réalité brute qui s’impose à lui. Ce personnage est traversé par la tension entre sa volonté de construire une unité et la force d’éclatement de son action solitaire. Il est désenchanté de toute action politique, individuelle ou collective.

« Ô bavardage humain ! ô grand tueur de corps morts ! grand défonceur de portes ouvertes ! ô hommes sans bras ! » (IV, 9)

Après l’assassinat du duc, Lorenzo n’est pas célébré comme un héros mais traité comme un « traître à la patrie et assassin de son maître » (V, 2). Seul Philippe l’appelle « Burtus » (V, 2) alors que pour lui, il n’y a pas de victoire à célébrer ou de louanges à chanter, l’épopée n’a pas eu lieu : « Je ne nie pas l’histoire, mais je n’y étais pas. » (V, 2). Lorenzo s’est détaché de toute illusion d’écrire l’histoire ou de participer à son progrès, il ne croit pas défendre une cause ou une population, il ne se bat pas pour des valeurs. Il n’a pas le sentiment d’appartenir au monde des hommes : « J’étais une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement » (V7). Il est détaché de tout ce qui l’entoure par sa conscience politique aigüe : « Je ne les méprise point, je les connais. Je suis très persuadé qu’il y en a très peu de méchants, beaucoup de lâches, et un grand nombre d’indifférents » (V,2).

La seule issue qu’il voit est la mort, non pas celle que l’on affronte de face, non pas celle d’une fureur divine mais la mort qui est tapi derrière la porte. Même la mort rompt le mythe du héros. Lorenzo ne croit plus aux héros individuels ni aux héros collectifs : les républicains ne se soulèveront pas, la révolte étudiantes sera réprimée dans la violence. Le seul collectif naît dans la mise à mort de Lorenzo : « Le peuple s’est jeté sur lui. » (V, 7). Il n’aura même pas droit à un tombeau. En le dépossédant de tous les attributs du héros, c’est à son désenchantement que nous convie Alfred de Musset.




À chaque époque ses héros. Du mythe homérique à l’idéal aristocratique, du génie romantique au star système médiatique – bref, d’Achille aux pieds légers à Zidane aux crampons d’or, l’héroïsme s’est perpétué, déplacé, diffracté, métamorphosé – voire peut-être, pour partie, effondré. Il existe ainsi une histoire solaire de l’héroïsme, qui court d’Achille à Superman – héros positifs, tout en puissance et en majesté. Mais il en est aussi une face plus sombre, d’Ulysse à Batman – où se succèdent les héros du Mal, du Désir, de la Destruction, du Désenchantement et de la Catastrophe. C’est à explorer cet envers de l’histoire héroïque, peuplée de figures aussi fascinantes que dangereuses, qu’invite ce cycle. Macbeth, Don Juan, Merteuil, Lorenzaccio, Cyrano, Joseph K., Orson Welles – autant d’éclats arrachés à la nuit, autant de phares nocturnes où s’irisent les arc-en-ciels du noir. Sonder ce cœur des ténèbres, c’est lever un pan de rideau sur notre part d’ombre pour nous y tracer un chemin – jusqu’aux portes du théâtre.

Lorenzaccio, drame romantique en cinq actes, est écrit par Alfred de Musset en 1833, et publié en août 1834 dans le deuxième tome d'Un Spectacle dans un fauteuil. La matière lui a été fournie par l'histoire – l'assassinat d'Alexandre, duc de Florence, par son cousin Laurent de Médicis – et par un drame sur ce thème que lui a abandonné George Sand, « Une conspiration en 1537 ».

Les personnages principaux

• Lorenzo de Médicis, dit Lorenzaccio (diminutif dépréciatif), jeune homme qui fait partie de la cours du duc de Florence, son cousin, et qui accompagne ce dernier dans sa vie de plaisirs et de débauche.
• Alexandre de Médicis, jeune duc de Florence, qui mène une vie d’excès et de jouissance avec les membres de sa cour. Il est considéré comme un tyran par le peuple de Florence mais il est soutenu par le pape et Charles Quint.
• Le Cardinal de Cibo est un représentant du pape à Florence qui cherche à influencer la politique d’Alexandre de Médicis pour ses intérêts personnels, à travers la liaison extraconjugale de la Marquise de Cibo avec le duc.
• Philippe Strozzi, noble de Florence, est à la tête du mouvement républicain qui cherche à renverser le pouvoir d’Alexandre de Médicis.
• Pierre, Thomas et Louise sont les enfants de Philippe Strozzi.
• Julien Salviati, jeune homme débauché de la cour.
• Tebaldeo, le peintre.

Autour de ces personnages principaux gravitent leurs familles et leurs proches. La Cité de Florence est représentée par des personnages appartenant aux différentes catégories qui la constituent : les courtisans, les artisans, les bourgeois, les écoliers, les étudiants, les militaires, les domestiques.

Résumé de l'intrigue

L'histoire se déroule à Florence en 1537 : la ville est alors contrôlée par Charles Quint, empereur du Saint-Empire Romain Germanique et par le Pape. L’empereur nomme à la tête de la ville Alexandre de Médicis, à la vie dissolue, qui fait de la ville sa courtisane, au désespoir de la population comme de la noblesse. Des lamentations d’une aristocratie passée qui regrette sa splendeur perdue, aux critiques d’un peuple réprimé et banni qui rêve à voix basse d’une nouvelle magnificence, il semble que la ville soit prête à s’embraser.

La pièce décrit le complot d’un héros romantique, Lorenzo de Médicis, visant à assassiner le duc Alexandre de Médicis, parangon de la décadence dans laquelle s’enfonce la ville, et faisant régner l’arbitraire et la tyrannie. Pourtant, Lorenzo est le fidèle compagnon de luxure du duc, l’entremetteur qui ouvre le lit des filles, le nonchalant qui se joue et se moque de la cour, le joyeux drille qui a décapité les têtes des statues, le trublion qui se joue des velléités de révolte d’une cour bafouée, le dilettante qui s’est détourné des études, le poltron qui refuse le duel et le libertin qui désole sa mère. Mais il jouera un double jeu pendant toute la pièce, tiraillé entre le vertueux « Lorenzino », idéaliste romantique par excellence, et celui de « Lorenzaccio », personnage corrompu et pervers, qui lui collera bientôt à la peau. Et c’est dans cette dualité même qu’il trouve la raison et le courage d’accomplir cet assassinat.

La pièce est aussi fondée sur l’entrelacement de deux autres intrigues parallèles. D’une part, le Cardinal cherche à asseoir ses intérêts et la mainmise de l’Eglise sur Florence à travers la liaison entre la marquise de Cibo et le duc. S’entremêlent alors les machinations du Cardinal, les espoirs pour la marquise de faire du duc un meilleur prince, la volonté de jouissance immédiate du duc qui se lasse très vite des discours politiques de la marquise.

D’autre part, c’est autour de la famille Strozzi, de son honneur et de ses valeurs républicaines que se développe la troisième intrigue. Julien Salviati, ami du duc, interpelle grossièrement Louise Strozzi et se joue d’elle ouvertement. Son père, et ses frères, chefs de file du camp républicain, fermement opposés au duc décident de se faire justice. Mais des dissensions apparaissent au sein du clan Strozzi sur la façon de laver l’affront. Si les frères décident de prendre les armes d’abord pour tuer Salviati puis pour mener la révolte contre le duc, leur père se montre plus mesuré. La mort subite de Louise Strozzi entraîne l’exil à Venise de son clan où son père appelle de ses voeux un soulèvement mais ne veut plus le mener et où ses frères sont abandonnés par leurs troupes de dissidents.

Lorenzo, lors de l’exécution de son plan, fait le tour des demeures républicaines pour annoncer la mort prochaine du duc et l’occasion propice d’un soulèvement : il est dédaigné pour le débauché qu’il est, et personne ne l’écoute. Au palais du duc, le cardinal Cibo et le légat du pape tentent en vain de convaincre le duc que Lorenzo complote contre lui – son incrédulité permet in fine à Lorenzo de frapper. Mais suite au meurtre, les dignitaires du régime florentin organisent la succession d’Alexandre : Côme de Médicis est proclamé duc, sans que la ville ne se soulève. La révolte s’éteint, le changement annoncé n’a pas lieu.

Ce sont trois intrigues qui irriguent l’ensemble de la pièce. La première repose sur le duo formé par le duc et Lorenzo et concerne l’ensemble de la famille Médicis et voit l’avancement du projet de Lorenzo : apparaître comme le compagnon fidèle du duc qui le suit dans toutes ses aventures amoureuses et divertissantes. La deuxième est menée par Philippe Strozzi contre la tyrannie et la corruption du gouvernement du duc Alexandre de Médicis. Il conduit la révolte de républicain au nom du patriotisme et de l’amour de la liberté. La troisième concerne la famille Cibo avec l’intrigue amoureuse entre la Marquise de Cibo et le duc avec en toile de fond les manoeuvres du Cardinal pour faire avancer sa politique. Ces trois intrigues qui rythmes la pièce peuvent être associées à trois révoltes contre le pouvoir du duc Alexandre de Médicis : la trahison solitaire de Lorenzo, le renversement par le peuple que souhaite mener Philippe Strozzi, et enfin, la manipulation et la conversion que cherche à faire advenir le Cardinal Cibo. Cependant, si la stratégie de Lorenzo triomphe, aucune des deux autres ne prend la relève pour faire advenir un nouvel ordre. Il n’y a aucune alternative à ce pouvoir, imposé par le pape, et Côme de Médicis succède à Alexandre. Cependant, dans cette conservation de l’ordre établi, c’est le Cardinal Cibo qui tire son épingle du jeu puisqu’il est présent lors du couronnement du nouveau duc et que ce dernier prête serment devant lui.

Mise en perspective historique

La Florence de 1537 est le théâtre d'affrontements qui ne sont pas sans rapport avec la situation que Musset connaît en France devant les « Trois Glorieuses », et l'échec des journées révolutionnaires de juillet 1830. Si les désillusions politiques que cet échec engendre permettent un parallèle avec la France de la monarchie de Juillet, Louis- Philippe succédant à Charles X, c’est plus profondément un questionnement de la possibilité même d’un agir qui est ici posé : de la possibilité d’un idéal, ou d’une perspective face à l’histoire. Tragédie du désenchantement, riche en résonances devant la contemporanéité de notions telles que la « fin de siècle » ou la « fin de l’histoire », Lorenzaccio s’affirme comme une incontournable grille de lecture de l’action politique.

On peut aller plus loin dans la réflexion en analysant la manière dont Musset prend le contrepied de la philosophie optimiste du progrès à l’oeuvre depuis l’Humanisme de la Renaissance : la révolution de 1830 ne serait qu’une répétition dégénérée de la révolution de 1789 et l’Histoire se répèterait sans cesse tout en dégénérant peu à peu. C’est une vision terriblement négative et pessimiste de l’histoire que donne à lire ici Musset.

Mise en perspective théâtrale

Suite à l’échec de la mise en scène de sa première pièce, La Nuit vénitienne, Musset décide d’écrire les suivantes non plus à destination de la représentation, mais de la lecture. Ce sera le recueil Un spectacle dans un fauteuil dans lequel paraît Lorenzaccio. Ce texte est donc d’abord pensé comme une lecture avant d’être un mise en scène et prend donc volontairement à contre-courant les attentes et conventions de son époque, en matière de texte représenté. La multiplication des difficultés techniques et des audaces thématiques ainsi que stylistiques, rend leur avènement sur une scène très complexe. Les didascalies donnent à voir 38 lieux se succédant très rapidement avec une centaine de personnages gravitant autour.

Pour certains critiques, Lorenzaccio est l’un des drames romantiques les plus aboutis. Celui-ci se définit comme une forme théâtrale qui se construit en opposition avec les oeuvres antérieures et leurs codes. C’est avant tout contre la forme classique qu’il se développe en prenant pour référence Shakespeare et la tragédie antique.

D’abord, il est question de renouveler le déroulement de l’intrigue : inscrire la pièce dans une perspective historique qui prenne en compte les bouleversements récents vécus par les nations permet de montrer que l’histoire n’est plus faite par un seul homme mais par le peuple tout entier, dans ses dimensions politiques, historiques et sociales. C’est souvent en s’inspirant d’évènements passés ayant de fortes ressemblances avec la situation vécue par les auteurs qu’ils arrivent à révéler le mouvement à l’oeuvre dans leur société. Montrer l’impact d’évènements historiques et prendre en compte les transformations actuelles du pays conduit à faire éclater les trois unités, action, espace et temps et à privilégier les tableaux courts plutôt que les longs déroulements des actes. Les auteurs construisent des images visuelles frappantes qui contrastent énormément avec la lourdeur des décors à l’oeuvre dans les spectacles du XIXème siècle.

Ensuite, c’est un nouvel héros qui se détache des drames romantiques. Dans la multiplicité de la nation se dégage pourtant un personnage principal qui permet l’avènement d’une individualité : un moi placé au centre du récit, qui s’affirme face au monde et veut y laisser sa marque. Sortant de la question de la psychologie des passions, les auteurs questionnent à travers le héros l’unicité du sujet, qui devient alors problématique et complexe. La Préface de la pièce Cromwell de Victor Hugo est considérée en France comme le grand manifeste du drame romantique. (pour plus de détails, consultez l’article « Drame Romantique » de l’Encyclopédie Universalis en ligne par Anne Ubersfeld)

Les mises en scène les plus connues

• 1896, première mise en scène avec une adaptation d’Armand Artois avec Sarah Bernhardt dans le rôle de Lorenzo ; • 1927, mise en scène très réaliste d’Emile Fabre avec Marie-Thérèse Piérat ; • 1927, mise en scène d’André Bour avec Renée Falconetti ; • 1945, mise en scène de Gaston Baty avec Marguerite Jamois ; • 1952, mise en scène de Jean Vilar et Gérard Philippe avec ce dernier dans le rôle titre (Festival d’Avignon et TNP), première fois où Lorenzo est interprété par une homme ; • 1970, mise en scène d’Otomar Krejča avec le théâtre Za Branou de Prague (Festival d’Avignon) ; • 1976, mise en scène de Guy Rétoré avec Gérard Desarthes ; • 1986, mise en scène de Daniel Mesguich ; • 1989, mise en scène de George Lavaudant ; • 2000, mise en scène de Jean-Pierre Vincent ; • 2009, mise en scène de Gwénaël Morin avec son Théâtre Permanent d’Aubervilliers.

Téléchargements