L'Art contre la barbarie
Gérald Garutti, Sylvie Matton, Arthur Nauzyciel, Ahmad Ali, Milomir Kovasevic, Dieudonné Niangouna.
Samedi 15 mars, 9h30 - 20h30
fabrique

L'Art contre la barbarie

Semaine d'hommage à Jorge Semprun

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Gérald Garutti, Sylvie Matton, Arthur Nauzyciel, Ahmad Ali, Milomir Kovasevic, Dieudonné Niangouna.

Dans le cadre de l’hommage de la municipalité de Vaux-le-Pénil à Jorge Semprun, la compagnie C(h)aracteres organise une journée de débats sur le thème « L’Art contre la barbarie », le samedi 15 mars 2013 de 9h30 à 20h30, avec notamment la participation de Véronique Nahoum Grappe, anthropologue, Arthur Nauzyciel, metteur en scène, Gérald Garutti, metteur en scène, Ahmad Ali, artiste visuel, Milomir Kovasevic, photographe et Sylvie Matton, journaliste et écrivain, notamment.

Que représente l'art pour les hommes qui font régner la terreur, la tyrannie, la guerre et la folie ? Quel est son pouvoir quand règne la loi du plus fort ? L’art peut-il être une arme contre la guerre même ? Que peuvent un dessin, une chanson, une pièce de théâtre contre les armes, les persécutions, les tortures ? Que peuvent une sculpture, un film, un concert contre l’arbitraire, le despotisme, l’asservissement ?

« La peinture peut tout être. Elle peut être un éclair de soleil en pleine bourrasque. Elle peut être un nuage d’orage. Elle peut être le pas d’un homme sur le chemin de la vie, ou, pourquoi pas ? un pied qui frappe le sol pour dire « assez ». Elle peut être l’air doux et rempli d’espérance du petit matin, ou l’aigre relent qui sort d’une prison. Les taches de sang d’une blessure, ou le chant de tout un peuple dans le ciel bleu ou jaune. » Antoni Tàpies, La pratique de l’art.


Femmes dans la nuit, Joan Miro

Oui, l’art fait espérer quand tout est obscurci, réfléchir quand plus rien n’a de sens, transporte ailleurs quand l’horizon est anéanti. Actes disséminés dans le temps et dans l’espace, certains artistes prennent les armes à leur manière, avec des pinceaux, des appareils photos, ou des mots. Ils s’engagent dans une lutte pour la survie contre la barbarie.

Il y a ces combattants mais il y a aussi les passeurs, ceux qui, après, racontent, transmettent, font vivre la mémoire de ce qui ne doit pas être oublié. Ces artistes-là travaillent le souvenir non pour ressasser ce qui est passé mais pour que l’art triomphe de la mort, de la destruction et de l’oubli.

Traitant de la barbarie au XXème siècle, cette journée s’attachera à faire dialoguer des intellectuels et des artistes d’horizons divers. La première table ronde explorera « Les armes du combat » ou comment l’art peut lutter face aux actes barbares, notamment les génocides du XXème siècle. La deuxième table ronde évoquera « Les formes de la mémoire », quand les artistes se font passeur du souvenir de la barbarie. Ces dialogues seront ponctués de lecture et de courtes interventions artistiques. Enfin, plusieurs propositions artistiques évoquées tout au long de la journée seront données en soirée pour faire parler directement l’art.

9h30 : Accueil et ouverture de la journée


Chaussée des Corsaires, Saint-Malo, de Jacques Villeglé
Fil de fer des murs de l’Atlantique

par Gérald Garutti, metteur en scène, auteur et directeur de la compagnie C(h)aracteres et Gabrielle Girot, conseillère littéraire.

10h-13 : Table ronde « Les formes de la mémoire »

10h : Ouverture musicale

Le petit livre de harpe de Madame Tardieu de Germaine Tailleferre (1892-1983)
par Anne-Françoise Rostaing à la harpe, Prix d Excellence et de Virtuosité à l unanimité du CNR de Rueil Malmaison et Diplômé d'Etat de harpe. Professeur de harpe et de musique de chambre aux conservatoires de Vaux le pénil et de Melun.

Invités au débat

Gérald Garutti, metteur en scène et auteur, directeur de la compagnie C(h)aracteres. Il est notamment le metteur en scène et l’auteur du spectacle Haïm – à la lumière d’un violon, spectacle qui retrace la vie réelle de Haïm Lipsky, juif polonais né à Lodz en 1922 dans une famille ouvrière pauvre, devenu violoniste à force de volonté, et sauvé de l’enfer concentrationnaire grâce à la musique. À sa sortie d’Auschwitz, Haïm a rejeté le polonais et complètement arrêté la musique – sa passion, sa vocation, sa survie - pour ne plus parler que deux langues : le yiddish et le silence. Sur le plateau, quatre voix musicales tressent le récit porté par la comédienne-conteuse. Résonance d’une vie à travers un siècle extrême, ce conte musical où alternent morceaux classiques et mélodies klezmer témoigne de la survie par l’art, de l’espoir préservé jusqu’au cœur des ténèbres et du fil de la transmission.

Sylvie Matton, écrivain et journaliste. Elle est l’auteur du roman Océane et les barbares, roman qui raconte la combat d’une petite albanaise contre la maladie résonnent avec le calvaire des enfants de Vukovar, en proie au nettoyage ethnique du dictateur serbe. Le travail historique se mêle aux légendes albanaises pour faire vivre questionner l’histoire, son déroulement et sa transmission. Elle a aussi écrit l’essai Srebrenica, un génocide annoncé, une enquête extrêmement documentée sur ce génocide perpétré dans une zone de sécurité onusienne où elle interroge les responsabilités des dirigeants politiques mondiaux. Elle est depuis reconnue comme une spécialiste de la question et intervient dans de nombreux médias à ce sujet (Libération, Paris Match, BBC, France Inter, France 24, etc).

Véronique Nahoum Grappe, anthropologue, chercheuse à l’EHESS et au centre Edgar Morin. S'ancrant dans le présent, ses études portent sur des thèmes variés comme la culture de la violence et la différence de sexes. Pour cela elle ira enquêter sur les crimes commis à l'encontre des civils lors de la guerre en ex-Yougoslavie (1990-1999) mais aussi sur des archives du secteur de la Protection judiciaire de la jeunesse au Ministère de la Justice (1990-2000). Elle s'intéressera aux conduites d'excès et de dépendance retenant leur dimension anthropologique tandis qu'elle développera une approche ethnographique et anthropologique dans sa recherche sur l'esthétique du corps. C’est le portrait de notre société qu’elle cherche à tirer mêlant anthropologie, ethnologie, sociologie, philosophie et histoire comme le montrent notamment ces quelques publications : Vukovar, Sarajevo…, Vertige de l’ivresse, Balades politiques, Soif d’ivresse, La belle femme.

Arthur Nauzyciel, metteur en scène et directeur du Centre Dramatique National d’Orléans. Il est notamment le metteur en scène du spectacle Jan Karski (mon nom est une fiction) d’après le livre de Yannick Haenel. Résistant polonais, catholique, Jan Karski est le témoin d'une grande tragédie de l'Histoire : l'extermination de la population juive du ghetto de Varsovie. Une tragédie dont il devient le messager auprès de ceux qui ont le pouvoir d'agir et d'y mettre fin. Mais son appel restera sans suite, malgré son entrevue avec Roosevelt. Ce livre construit une fiction en trois temps : celui de son témoignage devant la caméra de Claude Lanzmann pour Shoah, celui de l’autobiographie et celui de l'imaginaire du romancier qui fait parler le héros au présent. Présenté au Festival d’Avignon 2011, le spectacle d’Arthur Nauzyciel reprend cette triple temporalité pour donner la parole à ceux qui ne l’ont plus.

Intermèdes artistiques

Projection d'extraits du film Nuit et brouillard d’Alain Resnais. Commande du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale en 1955 pour le dixième anniversaire de la libération des camps de concentration et d'extermination, ce film est un mélange d'archives en noir et blanc et d'images tournées en couleur qui montre comment les lieux des camps de concentration ainsi que le travail d'extermination pouvaient avoir une allure ordinaire, comment cette extermination était organisée de façon rationnelle et sans état d'âme, « technique » en un mot, et comment l'état dans lequel ont été conservés les lieux est loin d'indiquer ce qui jadis s'y perpétrait. «Nacht und Nebel», la nuit et le brouillard, tel était le destin réservé par les nazis à leurs opposants politiques qui disparaissaient définitivement dans les camps de la mort. Le texte, écrit par Jean Cayrol, est dit par Michel Bouquet.

Lecture par le comédien Elie Triffault des souvenirs des passeurs de mémoire. Montage d’extraits de L’écriture ou la vie de Jorge Semprun, Strophes pour se souvenir de Louis Aragon, Des ruines de Jean-Luc Raharimanana, Le corps du soldat de Hugo Marsan, Le Quatrième mur de Sorj Chalandon, Paysage avec palmiers de Bernard Wallet, Rwanda 94 du Groupov.

15h-18h : Table ronde « Les armes du combat »


Akram Al Halabi

Invités au débat

Ahmad Ali, artiste visuel, photographe, vidéaste. Syrien venu étudier en France en mars 2011, il est resté depuis à Paris, exilé d’un pays en plein conflit. Depuis le début de la révolution syrienne, son art s’est clairement engagé pour la révolution, dénonçant les exactions du régime au pouvoir, rappelant la mémoire de ceux qui sont emprisonnés, soulignant les attaques menées spécifiquement contre les femmes. Chacune de ses œuvres parlent aujourd’hui à la fois le langage esthétique et le langage des signes de la guerre avec ses bombes omniprésentes, cette couleur rouge qui revient sans cesse, cette spirale qui avale tous ceux qui croisent son chemin.

Milomir Kovasevic, photographe. Né en ex-Yougoslavie, ses photographies suivent les profondes transformations de la société de Sarajevo que ce soit la vie politique ou les vie quotidienne. En 1992, il vit le siège de Sarajevo et suit donc de très près tous les évènements. Mais à la différence des photographes de guerre, il vit à Sarajevo la guerre de l’intérieur. Son regard est alors un témoignage qu’un geste artistique. Entre 1992 et 1995, il réalise plusieurs séries de photographies : portraits de Tito brisés, empoussiérés, éclaboussés de sang ; monuments et édifices touchés par la guerre ; pierres tombales des cimetières de Sarajevo ; NN - morts anonymes de la guerre ; quotidien des habitants de Sarajevo au temps de la guerre. Et ses expositions dans Sarajevo assiégée comptent parmi les évènements culturels les plus fréquentés alors qu’il faut traverser le pont des snipers pour s’y rendre.

Table ronde animée par Gérald Garutti

Intermèdes artistiques

Lecture par le comédien Elie Triffault des poètes dans la Résistance ou en exil. Montage d’extraits de L’honneur des poètes de Robert Desnos, J’habite une douleur de René Char, un poème de Marina Tsvetaëva, Chroniques de la Guerre d’Espagne de Miguel Hernandez, El Canto General de Pablo Neruda, Simple comme l’eau, évident comme un coup de balle et Un bouquetin dans la forêt de Riyad Saleh Hussein, Les Inepties Volantes de Dieudonné Niangouna, Nous les exilés, L’avez-vous vu ? et Quand vous les voyez de Maram Al-Masri.

Projection de certaines œuvres de Milomir Kovasevic et d’Ahmad Ali.

17h45 : Clôture musicale

Deux mouvements du conczerstück de Paul Hindemith (1895-1963)
par Simon Lefèvre et Grégoire Casseleux au saxophone, classe de Yoann Haméon.

19h : Projection d’Electro Chaabi d’Hind Meddeb

Dans les bidonvilles du Caire, la jeunesse danse au son de l’electro chaâbi, une nouvelle musique qui mélange chanson populaire, beats électro et freestyles scandés à la manière du rap. L’idée : fusionner les sons et les styles de manière chaotique. Victime de la corruption et de la ségrégation sociale, la jeunesse des quartiers populaires exorcise en faisant la fête. Libération des corps et d’une parole refoulée, transgression des tabous religieux : bien plus qu’un simple phénomène musical, l’électro chaâbi est un exutoire salutaire pour une jeunesse brimée par les interdits que la société égyptienne lui impose.

Du quartier d’Imbaba au district de Matariya, chaque ghetto a sa star. Islam Chipsy, le Jimmy Hendrix du synthétiseur, réinvente la transe psychédélique, il révolutionne les standards de la musique orientale. Petit dernier d’une grande fratrie, il joue depuis l’âge de onze ans, un paquet de chips à la main, ce qui lui a valu son surnom de Chipsy. Orphelin depuis l’âge de 17 ans, il soutient financièrement toute sa famille. Il a grandi trop vite : à 24 ans, il a déjà les responsabilités d’un patriarche et fait chaque jour preuve d’une grande sagesse. DJ Wezza est un pionnier du genre, il a fédéré une belle équipe autour de lui. Aujourd’hui, son groupe incarne la voix de la fête avec des chansons légères et drôles. A ses côtés, se produisent les rappeurs Oka et Ortega, beaux gosses séducteurs, harcelés par des centaines de groupies sur leur compte Facebook et sur leur portable, ils enchaînent les conversations coquines et les rendez-vous galants. MC Sadate et Amr Haha incarnent la conscience politique d’une jeunesse déshéritée. Ils ont précédé la Révolution avec leurs hymnes révoltés.

Depuis plusieurs années déjà, ces musiciens dénoncent dans leurs chansons les injustices sociales, les bavures policières et les discriminations. A travers leur vie, on découvre une jeunesse égyptienne qui malgré son extrême pauvreté s’ouvre sur le monde, télécharge ses beats électro et se fait connaître grâce aux réseaux sociaux et à Youtube. Ici la célébrité passe par les vidéos des téléphones portables immédiatement mises en ligne après les concerts.

Bibliographie pour aller plus loin :


Catalogue de l’exposition L’art en geurre – France 1938-1947 sous la direction de Laurence Bertrand d’Orléac et Jacqueline Munck.
Paroles de déportés, poèmes choisis par Yves Ménager.
Syrie l’art en armes sous la direction de Delphine Leccas.
Les sites internet de chacun des artistes présents dont :
Le site internet de Milomir Kovacevic.

Lecture du matin – table ronde « Les formes de la mémoire »


Guernica, Pablo Picasso

Extraits de L’écriture ou la vie de Jorge Semprun

« Il y aura des survivants, certes. Moi, par exemple. Me voici survivant de service, opportunément apparu devant ces trois officiers d’une mission alliée pour leur raconter la fumée du crématoire, l’odeur de chair brûlée sur l’Ettersberg, les appels sous la neige, les corvées meurtrières, l’épuisement de la vie, l’espoir inépuisable, la sauvagerie de l’animal humain, la grandeur de l’homme, la nudité fraternelle et dévastée du regard des copains.
Mais peut-on raconter ? Le pourra-t-on ?
Le doute me vient dès ce premier instant.
Nous sommes le 12 avril 1945, le lendemain de la libération de Buchenwald. L’histoire est fraîche, en somme. Nul besoin d’un effort de mémoire particulier. Nul besoin non plus d’une documentation digne de foi, vérifiée. C’est encore au présent, la mort. Ca se passe sous nos yeux, il suffit de regarder. Ils continuent de mourir par centaines, les affamés du Petit Camp, les Juifs rescapés d’Auschwitz.
Il n’y a qu’à se laisser aller. La réalité est là, disponible. La parole aussi.
Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas tant que l’expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est tout autre chose, on le comprendra aisément. Autre chose qui ne concerne pas la forme d’un récit possible, mais sa substance. Non pas son articulation, mais sa densité. Ne parviendront à cette substance, à cette densité transparente que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet artistique, un espace de création. Ou de recréation. Seul l’artifice du récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité du témoignage. Mais ceci n’a rien d’exceptionnel : il en arrive ainsi de toutes les grandes expériences historiques.
On peut toujours tout dire, en somme. L’ineffable dont on nous rebattra les oreilles n’est qu’alibi. Ou signe de paresse. On peut toujours tout dire, le langage contient tout. On peut dire l’amour le plus fou, la plus terrible cruauté. On peut nommer le mal, son goût de pavot, ses bonheurs délétères. On peut dire Dieu et ce n’est pas peu dire. On peut dire la rose et la rosée, l’espace d’un matin. On peut dire la tendresse, l’océan tutélaire de la bonté. On peut dire l’avenir, les poètes s’y aventurent les yeux fermés, la bouche fertile.
On peut tout dire de cette expérience. Il suffit d’y penser. Et de s’y mettre. D’avoir le temps, sans doute, et le courage, d’un récit illimité, probablement interminable, illuminé – clôturé aussi, bien entendu – par cette possibilité de se poursuivre à l’infini. Quitte à tomber dans la répétition et le ressassement. Quitte à ne pas s’en sortir, à prolonger la mort, le cas échéant, à la faire revivre sans cesse dans les plis et les replis du récit, à n’être plus que le langage de cette mort, à vivre, ses dépens, mortellement.
Mais peut-on tout entendre, tout imaginer ? Le pourra-t-on ? En auront-ils la patience, la passion, la compassion, la rigueur nécessaires ? Le doute me vient, dès ce premier instant, cette première rencontre avec des hommes d’avant, du dehors – venus de la vie-, à voir le regard épouvanté, presque hostile, méfiant du moins, des trois officiers.

Strophes pour se souvenir, Louis Aragon


L'affiche rouge

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Extraits Des Ruines de Jean-Luc Raharimanana

« (J’écris) je parle avec des mots nés d’une terre qui étouffe… Même ma langue ne (m’appartient pas) ! Elle dit la honte. Elle dit…

Je ruse, je ruse…
Faut-il ruser pour que vous entendiez cette douleur ?

La réalité m’entre par la bouche et me dépose ses mots. Ce qui entre par la bouche, ce qui entre par la bouche…

Me tue. Ce qui entre par la bouche. Me tue. Ce qui entre par la bouche qui me tord qui me tue. (Ce qui m’entre par la bouche par le corps par les pores par le ventre par tous les pores de mon corps et qui tombe) qui me tue qui tombe qui me tue qui tombe dans la chair de ma chair qui me soulève. Je vomis à me vomir. D’être là chair de la chair. (Eau qui croule. Triture de corps autre brisé broyé enviandé). Me tue. Et je pense. J’ai trop soif. Je pense. J’ai trop soif. Je pense. (Je me tords, je n’ai rien mais je n’ai rien d’autre que mon vomi. Je me triture. Je me tords. Je n’ai rien mais je n’ai rien d’autre que mon vomi. Je me tue. Je me tue. Je me tue. Je me tue. Je me tue. Je me tue).

(Ainsi), corps noir où recommence la douleur, je ne crie pas, mon chant fatigue, mes siècles ne harassent pas, les cordes ou chaines ou balles ou palus ou sida ou famine ou guerre ou massacre ou génocide, ou je ne sais, je ne sais, je ne sais, ne harassent pas, je dis, on ne s’en lasse pas de m’ouvrir le ventre, mais je me tais sur mon chant à mon cou fendu, à ma lèvre entamée, mon corps est superbe encore, je me tais. M’ouvrir la bouche, c’est dégueuler la honte et l’indignité, ma parole est noire, elle fatigue, n’ai-je pas d’autres chants qui balancent ?

Et, je.

Je suis encore debout. Des paroles figées dans la décrépitude magnifique. Cette simple conscience que la vie est encore érigée dans l’instant, qu’importent les poussières qui tombent de mes ruines, vivre est toujours laisser une part de soi à la mort.

C’est de là que (j’écris) je parle…

De mes ruines. »

Extraits de Le Corps du soldat de Hugo Marsan


Ahmad Ali

« Dans ce portrait de groupe, je me tiens au fond à gauche. J’ai du mal à écrire qu’il s’agit de moi. Mon passé appartient à un étranger tapi au fond de ma mémoire. A propos du Mesdour, je pourrai dire que je me souviens de ma douleur, mais je ne peux pas retrouver le corps de celui qui souffrait. L’incapacité à faire coïncider la mémoire des corps et la mémoire des émotions m’avait fait préférer vivre dans l’illusion quotidienne du théâtre.
Le Mesdour, ce sont des odeurs, des grappes de soldats accrochées au flancs roses d’une colline, le vertige d’être là vivants, encerclés par la mort. Mais le soldat que je suis alors n’est qu’un témoin qui flotte entre les êtres et les choses mais n’enregistre qu’une infime partie de la réalité.
(…)
Je suis certes incapable de décrire le soldat que je fus au Mesdour, mais je garde la mémoire d’un jumeau ébloui par la beauté tranquille du paysage jusqu’à douter que la guerre ait été le motif de son séjour en Algérie. J’ai oublié le froid et la neige et ne vois que les feux géants dans l’immense cheminée que les soldats entreprirent de construire, objet surréaliste au fond du camp, que des murs de pierre encadrèrent bientôt et rendirent moins fantomatique. »

Extraits du Quatrième mur de Sorj Chalandon

« - Ne regarde pas ! Ferme les yeux ! m'a crié Imane en français. Les autres avaient renoncé à ma langue. Ils hurlaient en arabe. J'étais allongé sur le sol, les mains sur la tête. Beyrouth était attaqué. Je répétais cette phrase dans ma tête pour en saisir le sens. Des avions se jetaient sur la ville. Ils bombardaient la capitale du Liban. C'était incroyable, dégueulasse et immense. J'étais en guerre. Cette fois, vraiment. J'avais fermé les yeux. Je tremblais. Ni la peur, ni la surprise, ni la rage, ni la haine de rien. Juste le choc terrible, répété, le fracas immense, la violence brute, pure, l'acier en tous sens, le feu, la fumée, les sirènes réveillées les unes après les autres, les klaxons de voitures folles, les hurlements de la rue, les explosions, encore, encore, encore. Mon âme était entrée en collision avec le béton déchiré. Ma peau, mes os, ma vie violemment soudés à la ville…j'ouvrais la bouche en grand, je la claquais comme on déchire. Mon ventre était remonté, il était blotti dans ma gorge. La guerre, c'était ça. Avant le cri des hommes, le sang versé, les tombes, avant les larmes infinies qui suintent des villes, les maisons détruites, les hordes apeurées, la guerre était un vacarme à briser les crânes, à écraser les yeux, à serrer les gorges jusqu'à ce que l'air renonce. Une joie féroce me labourait. J'ai eu honte. J'étais en enfer. J'étais bien. Terriblement bien. J'ai eu honte. Je n'échangerai jamais cet effroi pour le silence d'avant. J'étais tragique, grisé de poudre, de froid, transi de douleur..... »

Extraits de Paysage avec Palmiers de Bernard Wallet


Dungeons, Jaber AlAzmeh

« J’ai vu une femme sans visage. Ses traits avaient fondu sous l’effet du phosphore en un magma informe. Les deux hommes qui l’emmenaient vers l’hôpital la portaient comme un gibier.
Dans le hall d’entrée je les vis hésiter : les urgences ou la morgue ? »

« J’écris ces souvenirs comme ils me viennent, sans ordre, sans logique.
Certains me sont étrangement doux. D’autres me réveillent la nuit dans d’horribles cauchemars. »

« Près de la grotte aux pigeons, les victimes de la Guerre des Hôtels flottent sur les vagues de la mer Méditerranée.
Cadavres dociles repoussés vers la berge, abandonnés aux remous, soumis aux caprices du vent.
Portés par les courants vers les plages de Jounieh, des lambeaux de chairs décomposées s’enroulent parfois comme des algues aux chevilles des baigneuses. »

« A Beyrouth, faire la guerre est un art de vivre. »

« Le silence me manque. Même mes rêves résonnent du bruit des armes. »

« Immobilisé dans sa progression, un combattant a été saisi par la mort au faîte d’un muret de pierres.
La position incertaine dans laquelle se trouve le corps ne laisse pas deviner le camp qu’il avait choisi pour mourir : devant ou derrière le mur ? »

« Traverser la rue dignement. Atteindre sans courir le trottoir d’en face. Marcher d’un pas égal malgré la présence probable d’un tireur qui vise votre nuque. »

« Je ne suis pas encore reparti de Beyrouth. Parfois, je me réveille la nuit au milieu d’atroces combats et je dois allumer ma lampe pour bien vérifier que je suis à Paris, rue Saint-Maur.
J’écris pour quitter Beyrouth.
J’écris pour que Beyrouth me quitte. »

« A l’affût depuis de longues heures derrière le rideau métallique d’un garage, un tireur isolé espère qu’un passant viendra distraire son ennui. Dans le viseur de son arme il peut, s’il le veut, suivre des yeux la ligne de vie de sa future victime.
Il tire. Plénitude intense mais fugitive. Attendre lui devient alors moins insupportable. »

« Au fil du temps, ma mémoire de Beyrouth s’estompe. Parfois encore, une image, une odeur. »

Extraits de Rwanda 94 du Groupov

« A travers nous l’humanité
vous regarde tristement
nous morts d’une injuste mort
entaillés, mutilés, dépecés ;
aujourd’hui déjà : oubliés, niés, insultés,
nous sommes ce millier de cris suspendus
au-dessus des collines du Rwanda.
Nous sommes, à jamais, ce nuage accusateur.
Nous redirons à jamais l’exigence,
parlant au nom de ceux qui ne sont plus
et au nom de ceux qui sont encore ;
nous qui avons plus de force qu’à l’heure où nous étions vivants,
car vivants nous n’avions qu’une courte vie
pour témoigner.
(…)
Je suis mort, ils m’ont tué. Je ne dors pas, je ne suis pas en paix. »


Storm of Death, Ahmad Ali

Lecture de l'après-midi - table ronde « Les armes du combat »

Extraits de L’honneur des poètes de Robert Desnos

Ce cœur qui haïssait la guerre
Voilà qu'il bat pour le combat et la bataille !
Ce cœur qui ne battait qu'au rythme des marées, à celui des saisons,
à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu'il se gonfle et qu'il envoie dans les veines
un sang brûlant de salpêtre et de haine.
Et qu'il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent
Et qu'il n'est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne
Comme le son d'une cloche appelant à l'émeute et au combat.
Écoutez, je l'entends qui me revient renvoyé par les échos.

Mais non, c'est le bruit d'autres cœurs, de millions d'autres cœurs battant comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs,
Leur bruit est celui de la mer à l'assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d'ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Français se préparent dans l'ombre
à la besogne que l'aube proche leur imposera.
Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté
au rythme même des saisons et des marées,
du jour et de la nuit.

J’habite une douleur de René Char (1945)

Ne laisse pas le soin de gouverner ton cœur à ces tendresses parentes de l’automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L’œil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau: tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n’a plus de vitres. Tu es impatient de t’unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D’autres chanteront l’incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t’identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l’impossible.

Pourtant.

Tu n’as fait qu’augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d’une entente qui s’affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la récolte de l’abîme? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires…

Qu’est-ce qui t’a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?

Il n’y a pas de siège pur.

Poèmes de Marina Tsvétaëva

Les Tchèques s’approchaient des Allemands et crachaient.
Ils prenaient vite et ile prenaient largement :
Ils ont pris les cimes, ils ont pris les tréfonds,
Ils ont pris l’acier, ils ont pris le charbon,
Ils ont pris notre cristal et notre plomb.

Ils ont pris le sucre et ils ont pris le trèfle,
Ils ont pris le Nord et ils ont pris l’Est,
Ils ont pris les ruches et ils ont pris le blé,
Ils ont pris notre midi et notre Ouest.

Les Tatras, ils les ont pris et pris les Thermes,
Ils ont pris les alentours et les lointains,
Mais – plus amères que le paradis sur terre ! –
Ils ont pris les armes sur le sol natal.

Ils ont pris les fusils, ont pris les cartouches,
Ils ont pris l’amitié, pris le minerai…
Mais tant qu’il reste du crachat dans la bouche –
Tout le pays est armé !

Extraits de Chroniques de la Guerre d’Espagne de Miguel Hernandez

Pour gagner la guerre (extrait du journal Al ataque n°2, journal de la 1ère Brigade mobile de choc)
« Nous avons connu une longue époque de sang. Sur les terres espagnoles, les fleuves emportent aujourd’hui plus de sang que d’eau et dans les champs on a semé plus de morts que de blé. Nourries par tant de corps tombés, les récoltes auront certainement pendant quelques années la couleur pourpre et le goût amer. La substance de tant de héros arrachés à la cause du peuple nourrira à coup sûr pour des siècles et des siècles les racines de la jeunesse, lui léguant leur force d’airain et leur joie de mourir. Cela, cette joie de mourir pour un futur digne, c’est la flamme emportée par nos morts et le soleil qui brûle encore sur la peau de nos vivants. Cela, la joie de mourir, d’aller vers les dangers mortels le cœur certain et les lèvres sereines, c’est cela que nous voulons voir éclairer chaque trait de chaque homme, de chaque combattant de notre bataillon, de notre peuple.

(…)

Allez au tréfonds du cœur, au tréfonds de la terre, au tréfonds du peuple, mes compagnons d’espoir et de guerre ; soyez conscients, pleinement conscients de votre destin. Nous sommes au cœur d’une bataille entre deux pouvoirs rivaux et il nous revient de prouver à tous ceux qui nous regardent, à tous ceux qui veillent inquiets pour nous, que ces injustices ne peuvent plus durer. Ayons une profonde conscience de notre destin historique. Avec chaque goutte du sang de nos morts, le peuple travailleur écrit son histoire, a dit notre « Campesino ». Cette histoire ne peut pas s’écrire en quelques pages : celles-ci doivent composer un livre et nous devons tous y figurer. Moi, je continuerai de chanter, avec un fusil et un poème, les prouesses qui en seront dignes. »

Extrait de Nuestra Bandera n°23, Organe du Parti Communiste Espagnol

« Quitter l’Espagne, où vivre c’est vivre à vif, et traverser les Pyrénées me donna, comme jamais auparavant, le sentiment d’être arraché à un monde chaleureux, nu, brûlant de passion dans la paix et dans la guerre pour atterrir dans une humanité de carton-pâte, assise dans le confort des wagons de première classe et dans un silence de fauves pitoyablement isolés : hyènes lisant le journal, crapauds éructant du chocolat, renards et loups se lorgnant et grognant de devoir se frôler. Corps qui ont perdu l’habitude d’être humains, préférant être larves, mollusques, chair de poulpe et d’escargot, visqueuse et lente. »

Extraits de El Canto General de Pablo Neruda

« Je prends congé, je rentre
chez moi, dans mes rêves,
je retourne en Patagonie
où le vent frappe les étables
où l'océan disperse la glace.
Je ne suis qu'un poète
et je vous aime tous,
je vais errant par le monde que j'aime :

dans ma patrie
on emprisonne les mineurs
et le soldat commande au juge.
Mais j'aime, moi, jusqu'aux racines
de mon petit pays si froid.
Si je devais mourir cent fois,
c'est là que je voudrais mourir
et si je devais naître cent fois
c'est là aussi que je veux naître
près de l'araucaria sauvage,
des bourrasques du vent du sud
et des cloches depuis peu acquises.

Qu'aucun de vous ne pense à moi.
Pensons plutôt à toute la terre,
frappons amoureusement sur la table.
Je ne veux pas revoir le sang
imbiber le pain, les haricots noirs,
la musique: je veux que viennent
avec moi le mineur, la fillette,
l'avocat, le marin
et le fabricant de poupées,
Que nous allions au cinéma,
que nous sortions
boire le plus rouge des vins.

Je ne suis rien venu résoudre.

Je suis venu ici chanter
je suis venu
afin que tu chantes avec moi. »

Extrait de Simple comme l’eau, évident comme un coup de balle de Riyad Saleh Hussein

« Qui ?
Qui tournera pour moi le robinet de la vie
si mon cœur se dessèche sous le traître ciel ? 
Qui me bercera le soir avec une chanson
s’ils mettent un caillou acéré entre mes paupières ? 
Qui me tirera du vieux puits
pour regarder les peupliers au clair de lune ?
 Qui répondra à ma question si simple : Comment enlever nos habits de feu ? 
Qui achètera un linceul pour le soleil
s’il venait à mourir ?
 Qui ouvrira la porte à l’assassiné
s’il vient voir son ami après minuit ? 
Qui ira avec moi au cinéma ?
 Qui marchera à mes côtés dans cette immense prison ? »

Extrait de Un bouquetin dans la forêt de Riyad Saleh Hussein

« Notre beau pays
Un fruit après l’autre
tu cueilles mes jours
ô mon beau pays
Je prête l’oreille
Personne ne chante
sauf le couperet. »

Extraits des Inepties volantes de Dieudonné Niangouna

II
…Quitter Brazzaville, début de la guerre 1997, sur l’arête vertébrale d’un train pour l’enfer, j’accepte ma prochaine vie avant consommation, je saurai me fondre dans l’oubli, ma mère me revient en songe, elle s’est laissé mordre par la guerre, c’est pas que j’aie pas été là pour repousser le tragique qui la lorgnait avec appétit, je compte des sommeils agités, mon cerveau boxe et s’éclate, pourvu que je finisse au soleil, qu’un ailleurs accepte mes pas, je suis bien sûr un lâche dans la logique de foutre un coup à l’insolence, on a chanté dans le ventre du train, j’étais sur son dos, la pluie nous a essorés de nous, vierges comme des couteaux sans manches nous riions à nous faire la poisse, à l’enterrement d’une femme, morte d’asphyxie, le train a craché une toux des plus coriaces, et nous sommes rentrés plus qu’en état de faiblesse, trinquant pour nos entrailles, j’ai raté la mort passé Massembo-Loubaki, une barre métallique arpentée sur un poteau m’est passée à travers le dos, soulevé et retombé sur le dos du train, mais elle n’a emporté que mon sac à dos, ma carte d’identité et mon porte-monnaie, Loulombo-Gare, le train a sifflé au carré, un fils de pute a mangé le boyau et le train s’est arrêté, il faut attraper le coupable et le boyau surtout, la haine se ragaillardit mais le coupable a poussé le train et tout sur les rails a repris sans dégâts, le train est encore saturé, descendent les cadavres, on en a marre d’enterrer, le pus devient comestible, et les femmes nous expliquent comment Dieu les a faites, les gosses ouvrent leurs mamans, les putains s’éclatent avec la milice Kokoyes sur la voie ferrée, le train venait de perdre ses freins, j’ai perdu le sommeil, et même mes cauchemars, ça l’a fait quand un connard a pointé son arme j’ai rêvé qu’il me tendait du pain, j’ai tenu le canon pour le croquer quand une maman m’a séparé du délire avec une gifle, que c’est beau de rêver, les yeux rouges, la locomotive a perdu ses dents à l’entrée de Loubomo-Ville, le froid grince dans nos os, puis la forêt du Mayombe quand le tunnel nous a crachés, Pointe-Noire approche, Armel Obenza mon compagnon de galère me fait, terminus Dido, plus personne ne te fera chier maintenant, Pointe-Noire, la ville est belle comme une sirène…

XII
Les pas des buffles se reflètent à la candeur des arbres silencieux, voici Vinza et les cavernes sauvages des grondements impétueux où va se coincer le monde, la forêt inextricable, l’homme retourne à la jungle, et j’entends la voix de Jacques Loubela me redire cette chose dans le dictaphone de maman : Mpangala ya bouza yé… La forêt c’est comme une bouillie de merdre dans le cerveau.
Interdiction, stricte interdiction de parler, d’écrire, stylo, Bic, de parler, de penser, interdiction, livre, de lire, interdiction, que des « bouts de petits matins » éventrés, je casse ma cervelle pour ne pas avoir à la recoller, j’écris à l’intérieur de ma chemise, mes cheveux de bois planquent le stylo Bic, un bout de stylo à peine mon auriculaire, ma chemise blanche et mon pantalon bleu portent l’encre de mes mots, j’ai un carré blanc dans ma cervelle et le sang sur, les mots me sortent par la chemise, je les nois dans les rivières pour ne pas mourir, je brûle cette écriture pour avoir à écrire demain, le sang et l’encre se jumellent, j’écris sur le sang et l’encre par-dessus les nuages violacés et le surlendemain il me faut brûler cette écriture pour apprendre à écrire demain, le sang et l’encre, les arbres se cassent et j’ai sur la gueule l’estomac du voisin haché par le largages des hélicoptères, les entrailles de cette femme, j’écris sur la cervelle du voisin avec les entrailles de cette femme, à l’intérieur de ma chemise blanche violacée par l’encre et le sang et je noie la cervelle et les entrailles dans la rivière pour brûler cette écriture afin de pouvoir écrire demain, j’intègre ce rituel, une boucle qui fait la vie en enfer, une ration que se cuisine le traqué pour échapper à la chair à canon, à cinq heure du mat premier largage des hélicoptères, petit dèj, quatorze heures deuxième largage, déjeuner des canons, les chiens trahissent l’arrivée des amphibies 600 au-dessus de nos crânes, on s’est tapé la viandes des chiens pour ne pas vendre sa peau au loup, plus d’aboiements, dix-sept heures les hélicoptères reviennent pour le dessert, plus de sel, vertige, gonflement des membres, casse-corps, lutte à vie contre vie, les insectes nous font fête, les morpions, les panards, les vers et les vers de terre, les rats et les rats palmistes, on a ingurgité les insectes, même ration, cinq heures, quatorze heures, dix-sept heures, largages d’obus à répétition, matraquage au castor, à la doucette, au lance-roquettes, matraquage, clapotement de sang sur ma chemise blanche et les mots violacés je les noie dans la rivière, le geste devient chronique, j’écrirai demain après la vie, écrire pour brûler son écriture et espérer écrire demain, brûler demain pour écrire, courir à chaque naissance du jour et remplir les vingt-quatre heures, sur nos têtes les babouins ricanaient, que c’est beau de se sentir moins qu’un animal, les babouins ricanent, la civilisation a échoué, interdiction de parler français pendant que les bombes nous coupent en deux et je continue ma tisane de Césaire, tranchée après tranchée, sortir des tranchées les vivants et les morts de plus en plus nombreux que les vivants, les morts plus vivants que les autre, sortir les morts, le temps de leur psalmodier quelques vers, et les balles et les largages des hélicoptères qui frappent les spectateurs, courir les forêts marécageuses à peine le nez à la surface de l’eau suivant des jours qui n’apparaissent dans aucun calendrier, il faut remplir les vingt-quatre heures, je me dilue dans la boue mouvante, chaque corps est happé par la pesanteur pour le dodo éternel, mais salvatrice, cette racine sous al boue m’a alpagué, salvatrice elle me soustrait du pisé, les cris des victimes nous prévienne de quel côté tourne la mort, ils nous dictent les zones venimeuses des eaux troubles et les boues mouvantes, les cris de ceux qui meurent nous font vivre, on se tient par la main pour oublier de se perdre, et au sortir des marécages, de l’autre on n’a plus que sa main sans le corps (…)

Nous les exilés, de Maram Al Masri

Nous, les exilés,
Rôdons autour de nos maisons lointaines
Comme les amoureuses rôdent
Autour des prisons
Espérant apercevoir l’ombre de leurs amants.
Nous, les exilés, nous sommes malades
D’une maladie incurable
Aimer une patrie
Mise à mort

L’avez-vous vu de Maram Al Masri

L’avez-vous vu ?
Il portait son enfant dans ses bras
Et il avançait d’un pas magistral
La tête haute, le dos droit…
Comme l’enfant aurait été heureux et fier
D’être ainsi porté dans les bras de son père…
Si seulement il avait été
Vivant

Quand vous les voyez de Maram Al-Masri

Quand vous les voyez
Ne baissez pas la tête
Regardez-les,
Même derrière le nuage de vos yeux.
Peut-être ainsi dans leur mort cruelle
Reposeront-ils au paradis
De votre mémoire

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