Un Rêve de théâtre
La Revue Littéraire n° 59, septembre-octobre 2015, Editions Leo Scheer.
Manifeste

Un Rêve de théâtre

La Revue Littéraire n° 59, septembre-octobre 2015, Editions Leo Scheer.

Quel théâtre rêvons-nous ? Si nous sommes faits de l’étoffe de nos rêves ; si le monde est une scène peuplée d’acteurs aux multiples métamorphoses ; si savoir qui je suis revient d’abord à savoir qui je hante, et surtout, qui me hante ; – alors le lieu où prennent corps ces métamorphoses, ces hantises et ces rêves s’appelle un théâtre.

Un lieu où irradie la vie, où tempête l’esprit, où s’incarne la parole en personne. Où, une fois passé le seuil, les vivants viennent à notre rencontre pour, au vortex d’un espace sacré enfin régénéré, nous plonger en des champs de force criblés de corps étrangers. Un lieu où l’intensité du sens se fait sensible. Un « lieu pour voir » - traduction littérale du theatron grec – et, par conséquent, un lieu où voir s’entend autrement. Un lieu autre, hanté par l’Autre – autre scène, autre monde, autre moi –, où tout est toujours double et dédoublé : scène et salle, acteur et spectateur, comédien et personnage, réalité et fiction, texte et représentation. Un lieu paradoxal, de lumières et de mystères, où surgissent des frontières aussi antiques qu’inouïes. Un lieu d’ambivalent partage, où la présence le dispute à la distance, la communion à la séparation, l’offrande à la dissipation, l’apparition à la perte, la révélation à la mystification. Un lieu protéiforme, qui, ouvrant sur tous les imaginaires, abrite une infinité d’espaces. Un lieu pérenne et précaire, perpétuel par son évanescence même. Un lieu d’urgences et de résurgences, qui brasse les âges, se joue des temporalités et traverse le temps.

Lieu consacré, ce théâtre vaut comme passeur d’œuvres. Pas de théâtre sans œuvres – qu’elles soient filles du déluge originel, fruits des orages passés, gorgées des ouragans à venir, ou tombées de la dernière pluie. Pas de théâtre où ne résonnent les voix des poètes – sans ces aventuriers du sens qui, depuis trois mille ans, évident l’abîme du silence pour en extraire l’essence des choses et révéler l’envers du monde ; sans ces alchimistes du verbe, qui forgent le dire, déplacent la langue et transmuent la parole ; sans ces phares qui illuminent la nuit des êtres et embrasent nos consciences alors enfin arrachées à la cécité d’existences sinon mutilées – réduites à leur plus vaine expression. Les poètes nous rendent à nous-mêmes. Au théâtre de rendre les poètes à tous. Au théâtre de donner à entendre leur beauté, leur vérité, leur nécessité. Au théâtre de faire vivre et passer par-delà les siècles leurs univers, leurs visions, leurs élans, leurs accents – quels que soient le style du poète et la forme du poème : dramatique, lyrique, épique, tragique, comique, satirique, liturgique, politique, romanesque, philosophique… À tous les genres de littérature, le théâtre offre asile poétique et voix au chapiteau. Faire théâtre de tout, oui, bien sûr – tant que le théâtre se fait : tant qu’il a lieu, et tant qu’il agit.

Le théâtre est le poème en actes – mis en voix, en corps, en signes, en espace, en mouvements.

Le théâtre est le poème en actes – mis en voix, en corps, en signes, en espace, en mouvements. L’œuvre traduite en chair et en os. L’idée faite matières, le mot en actions. Tout s’y joue ici et maintenant. À la différence du temps de la lecture, plastique (Proust), de la durée musicale, continue (Bergson), ou de l’image-mouvement au cinéma (Deleuze), le théâtre est par excellence art du présent et de la présence – présent de l’action, présence des acteurs. Au théâtre, les acteurs jouent – ils palpitent dans la prégnante fugacité de l’instant, exposés au risque de l’accident; au cinéma, les acteurs ont joué – ils apparaissent fatalement projetés au passé recomposé, dans l’irrésistible nostalgie de la réminiscence. Sur la scène passe le spectacle ; sur la pellicule, le film demeure. Au théâtre, les acteurs se tiennent là, devant les spectateurs assemblés, à portée de regard, dans l’immédiateté de la rencontre ; à l’écran, les acteurs flottent irrémédiablement coupés de (télé)spectateurs fragmentés et relégués à une distance infinie, sans vis-à-vis ni répondant – même en live, cette imposture du « direct » télévisuel qui prétend combler la séparation par la simultanéité. Au cinéma, on lève la tête ; devant sa télévision, on baisse la tête (Godard) ; oui, et au théâtre, on garde la tête haute – les yeux dans les yeux. Dans son vertige technologique, notre société actuelle – la société des écrans – démultiplie les interfaces (télévision, portable, smartphone, tablette), interfaces qui, en médiatisant les relations, les voilent et les altèrent autant qu’elles les réalisent. À rebours de cette réalité virtuelle saturée de simulacres désincarnés, la scène dispense par nature et depuis son origine le socle tangible de la présence réelle. Cet archaïsme foncier du théâtre en fonde l’ancrage et en garantit l’avenir : la prolifération des écrans creusera toujours plus la soif de présence, et, partant, le besoin de scène. Alors que l’écran dresse un mur, le plateau jette un pont. Ici, le clivage vertical du message médiatisé, transmis en absence; là, le partage horizontal de l’adresse directe et concrète. Le plateau, tel est le plan où se noue le face-à-face. Et tel est le fondement d’où l’acteur tire la puissance active de sa parole.

En retour, seule la présence de l’acteur vient conférer au plateau sa pleine résonance. Aussi un théâtre n’exprime-t-il sa quintessence qu’une fois éclos en maison d’acteurs – en foyer de comédiens pour qui la scène ne miroite pas comme une opportunité de carrière mais s’impose comme un choix de vie ; en atelier de gens de métier portés par une vocation, qualifiés par une formation, construits par la pratique, mûris par l’expérience, constitués par une recherche, légitimés par le travail, adoubés par leurs pairs; en épicentre de vies pleinement vécues, traversé de désirs capitaux, brassant les horizons, les histoires, les générations; en creuset où se lient les compagnons de jeu, où souffle l’esprit de troupe, où brûle l’amour de l’art, où flambent les quêtes essentielles, où se cristallisent les talents, où se subliment personnes et personnages; en forge où, tous à l’œuvre, immergés en intense et constant labeur, avec l’exigence de la passion, athlètes du verbe et maîtres de l’expression se concentrent et se concertent pour transfigurer en don du poème l’ouvrage d’un regard.

S’il a pour cœur le plateau, pour âme le poème et pour chair la troupe, ce théâtre tire son souffle du metteur en scène qui l’anime. Forgeron de l’inspiration, il développe un regard sur le monde, nourrit une idée du théâtre, élabore un point de vue esthétique, façonne une écriture scénique. Facteur de résonance, il propose une version actuelle, pertinente et personnelle d’un texte établi ou inédit, central ou marginal; par sa voix il lui donne corps et vie, et ainsi, il le révèle, le déploie, le réveille, le déplace, le réalise ; il le traduit sans le trahir, il l’accomplit sans l’achever ; il le matérialise sans le profaner ; il en exalte le secret – mettre en scène, c’est mettre en jeu et mettre en question. Catalyseur d’interprétations, il conjugue intégrité et originalité, sagacité de lecture et singularité d’expression, exploration de son univers et attention au monde, conscience de la profondeur de temps et sensibilité à l’urgence du moment. Agent de liaison, il assemble, il associe, il fédère, il compose, il coordonne – les arts, les personnes, les enjeux, les objectifs, les moyens. Truchement universel, il parle toutes les langues du théâtre – langue des livres, langue des plateaux, langue des coulisses, langue des bureaux, langue des cintres, langue des guichets, langue des balcons, langue du poulailler. Énergie motrice, il impulse l’élan, il active le mouvement, il franchit les paliers, il tient la distance, il impose sa chance, il mène à bien. Idée directrice, il manifeste une vision, il trace un horizon, il pointe un cap, il détermine un chemin. Instance intermédiaire, il ne se prétend pas auteur du poème, mais s’assume porte-parole du poète : il se sait interprète – non démiurge. Il a la tête dans les étoiles, les pieds dans la terre, les mains au feu. Il aime les textes, les gens, les comédiens, les défis. Il est directeur d’acteurs et chef d’équipe. Il fait sens, il donne signe. Il porte le projet. Il est celui qui fait advenir, qui fait que ça se passe – celui par qui presque tout passe. Celui dont on se passerait bien s’il n’avait fini par se rendre indispensable. Sans les comédiens, il n’a pas de sens. Et sans les autres, il n’est rien.

Quels autres ? Tous les autres. Tous les artisans de la scène. Tous ces bâtisseurs du théâtre qui érigent l’édifice commun en fabrique d’art et en maison d’artistes. Tous ces ouvriers du miracle qui transcendent la création en œuvre collective. Tous les maîtres des arts-frères qui, en la dotant chacun d’une dimension fondamentale, concourent à magnifier le spectacle. L’amant des mots lui donne sens : dramaturge ou traducteur, il porte une parole, effeuille les possibles, traverse les hypothèses, décline ses intentions, se fraye une voie, embrasse une idée, entame la nuit, caresse le mystère – il veut dire, il laisse entendre. Le scénographe lui donne forme : il définit l’espace, objective le cadre, modèle les volumes, met en perspective, génère les images, structure l’aire de jeu, conçoit un monde, plante le décor, ancre la référence, dégage un horizon, transpose le réel – il matérialise l’univers. Le costumier lui donne tournure : il dessine les silhouettes, drape les corps, étoffe les personnages, caractérise les figures, étaye les identités, relativise les positions, métamorphose les acteurs, fournit matière à jouer, habille la réalité, expose une vérité – il taille dans le vif. L’éclairagiste donne accès : il sculpte la lumière, trace des axes, perce l’obscurité, exhausse les reliefs, varie les tons, délimite des instants, nuance le moment, suggère des états, installe des atmosphères, soigne les ombres, provoque des apparitions – il initie le regard. Le créateur sonore donne l’éveil : il suscite des résonances, déclenche des ondes, évoque des impressions, ponctue l’action, marque la cadence, troue le temps, module l’accord, passe sous silence, manie le bruit, enchâsse des musiques, convoque l’ailleurs – il se fait l’écho. Régisseurs et techniciens donnent cours au spectacle : ils en assurent la bonne marche, effectuent le montage, manipulent les éléments, accomplissent la représentation, s’affairent au plateau, s’activent en coulisses, ajustent leurs actions, résolvent l’imprévu, mettent en branle, mettent au point, tombent à pic – ils opèrent l’avènement. L’administrateur lui donne effet : il produit le spectacle, épouse la cause, saisit les difficultés, gère l’aventure, planifie les échéances, traque les moyens, débusque des solutions, tente l’impossible, rend compte, coupe court, joue serré, tient bon, veut y croire, s’ingénie – il réalise le prodige.

À la croisée de toutes ces énergies, le metteur en scène s’emploie à construire une synergie. Il vise la conjonction des dynamiques et la convergence des volontés, la complémentarité des apports et l’agencement des dimensions. Ouvert au foisonnement créatif par principe, avide de propositions par humilité, il attise les imaginaires, libère les inspirations, salue les initiatives, accueille les suggestions. Puis, au crible de son discernement, il cible les contributions à son sens optimales au prisme de l’enjeu et au regard de sa démarche – qu’elles viennent aiguiser, corroborer ou infléchir son propos. Il recueille l’avis de tous et prend le meilleur de chacun, il met en relation et en adéquation, il adapte et intègre, il dispose et choisit – pour mieux conférer au spectacle sa cohérence organique, son élan vital, sa force d’âme, sa suprême nécessité. Il donne le ton, il garantit l’harmonie, il orchestre le mouvement. Il règle le rythme, il agence les signes, il arrête la forme, il délimite le paysage. Il mûrit son choix, il conclut l’accord. Il organise l’ensemble. Aussi le metteur en scène ne vaut-il qu’en lien étroit avec tous ses partenaires – comédiens, artistes, techniciens, administrateurs. Sa vertu préférée ? L’écoute. Sa principale qualité ? La lucidité. Son occupation favorite ? Bien s’entourer. Son pire défaut possible ? La suffisance. Son rêve de bonheur ? La symbiose. Son plus grand malheur ? L’autarcie. Le verdict qui l’honore ? Être reconnu coupable d’intelligence collective. Du dialogue matriciel qu’il nourrit au long cours avec tous ses collaborateurs découlent pour bonne part la réussite du spectacle et la valeur de son travail – et d’abord en répétitions, où la direction d’acteurs a pour pierres de touche le respect, l’ouverture et l’échange. En scène comme en salle, le théâtre est avant tout une grande rencontre.

Rencontre avec les textes, rencontre avec les formes, rencontre avec les auteurs, rencontre avec les lieux, rencontre avec les interprètes, rencontre avec les publics, rencontre avec les acteurs, rencontre avec les artistes ; bref, rencontre avec les œuvres et rencontre avec les êtres – et donc, au fond, par l’intercession conjointe de tous ces médiums de l’absolu, à la faveur de la création et de la représentation théâtrales, rencontre avec les autres, rencontre avec l’autre et rencontre avec soi-même. – Rencontre avec soi-même par accession à la connaissance de soi, manifestation de son essence, réalisation de son être en puissance, projection de son devenir, déclinaison de ses possibles – fût-ce par diffraction ou déplacement, dépassement ou transgression, tant il est vrai que « je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l’aide d’un personnage multiple et sous forme de conte) tel que je ne saurais – ou n’oserais – me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être » (Genet). – Rencontre avec l’autre par découverte des différences, identification des similitudes, reconnaissance de l’altérité, élection selon affinités, construction d’un équilibre, expérience de l’interdépendance, instauration d’une réciprocité, définition des limites, évaluation de la concordance – puisqu’entrer en scène, c’est se déposer dans le regard de l’autre ; s’asseoir en salle, c’est donner le pas à autrui. Rencontre avec les autres par consécration d’un lieu commun, co-présence des individualités, coïncidence dans l’événement, mise au jour des subjectivités, réunion des libres volontés, constitution d’une assemblée, partage d’un récit, cristallisation d’une conscience collective, conjonction d’un peuple par ailleurs fragmenté, mais ici – pour l’occasion et pour partie du moins – reconstitué : le public.

Qu’est-ce qu’un théâtre ? Un lieu de parole par essence, un point de rencontre en substance, un espace public par excellence. Un foyer où pulse le cœur de la Cité. Une psyché où s’envisage toute une société, un point de mire où elle vient se réfléchir – où elle se contemple et se conçoit, se retrouve et se découvre ; où elle se pense et se voit. Un point focal où elle prend conscience. Une tribune où elle prend voix, où elle se met en cause et en débat, où elle se déclare, se dénonce, se détermine, où elle investit ses silences et formule ses non-dits. Une plaque tournante où elle prend date – où elle convertit en catastrophes tragiques ses convulsions, en crises dramatiques ses dilemmes, en rebonds comiques ses péripéties, en dénouements fabuleux ses utopies. Une plaque sensible où se révèlent ses tensions, ses aspirations et ses contradictions, où s’incorporent ses fantômes et s’exposent ses fantasmes, où s’ébattent ses démons. Une aire de dévoilement où les faux-semblants n’ont qu’un temps, où le rideau se lève et où les masques tombent, où l’illusion a beau jeu et la vérité enfin droit de cité. Sous les feux du théâtre s’opère la mise au jour ; en son sein s’effectue la mise en commun.

Un théâtre concentre l’esprit de la Cité, il en exprime le principe, il en dessine l’idéal. Porté à sa perfection, il incarnerait même la Cité en fait – la Cité enfin réalisée. Aussi se veut-il havre de démocratie effective et asile universel où, malgré leur extrême disparité, tous se voient accueillis avec une égale hospitalité. Il refuse la complaisance étriquée du quant-à-soi qui méprise l’autre, il rejette le narcissisme exclusif de l’entre-soi qui ne prise que l’amour du même. Il balaie l’ésotérisme fantoche des « initiés » infatués qui jugent de la qualité à l’opacité et dégradent le mystère en hermétisme. Il croit aux miracles, pas aux privilèges. Il épouse le bien commun, non le caprice de quelques uns. Il sait que le spectacle ne s’accomplit que dans le partage et ne s’achève que grâce au public. Alors, sans réserve ni exclusive, il irradie, il attire, il aimante, il appelle, il rayonne. Il focalise le désir, il cultive le plaisir, il ancre le jeu, il ouvre le sens, il pose ses exigences, il élève le regard. Il centre l’attention, il articule la communauté. Il assume sa fonction politique, il remplit sa mission institutionnelle ; il sert l’intérêt général, il a valeur de service public. Il est un espace sacré ouvert à tous – l’un des derniers qui restent encore à la République. Mais lui, il est là, et bien là.

Art de l’ici et maintenant, dès lors qu’il entre en jeu, le théâtre ne se conjugue plus qu’au présent – et nul ne peut alors l’empêcher d’entrer en résonance avec son temps. À l’inverse d’un film – à jamais préservé du changement – il ne fige pas un moment, mais se joue dans l’instant – cet instant même où l’Histoire se joue également. Il en devient de facto contemporain – quel que soit son propos, fût-il des plus anciens. Simultanément, le théâtre concentre le temps : il lui confère une qualité autre, une densité accrue, une intensité supérieure. Il charge l’instant, perturbe le flux, percute les temporalités – déroulement de la fable, durée de la représentation, datation de l’œuvre, actualité de l’Histoire. Il joue un temps contre l’autre, il intervient à contre-temps. Il traque, ébranle, décale, met en perspective le présent. Il court-circuite les époques, il embraye l’événement, il sature la durée, il ouvre une brèche – il fait sortir le temps de ses gonds. Le passé l’encourage, le présent l’électrise, il craint peu l’avenir – à l’instar de Juliette, l’héroïne de Sade. Aussi est-il l’objet de tous les envies, de tous les scandales, de toutes les surveillances, de toutes les censures. Intempestif, il survient comme il s’éteint. Insolent, il joue comme il veut – et, par là-même, déjoue ce qui est. Il n’a pas le temps – il ne fait que passer, il vit de sa disparition. Et pourtant, en évoquant les voix évanouies, il rend vie au passé ; et en marquant les esprits, il ose espérer un avenir. À l’infinie mémoire de la tradition, qu’il transmet, et à la perpétuelle inventivité de l’écriture, qu’il recueille, il allie la toute-puissance de l’instant et l’actualisation par (ré)incarnations successives. Et de la sorte, il défie le temps.

Dans le fond, un tel théâtre se distingue comme lieu où l’enjeu se voit mis en jeu, où le sens s’énonce, où les mots résonnent, où la pensée prend corps, où l’idée agit – de même qu’agit l’acteur et qu’agit le spectacle. Cet art théâtral se sait frère de la danse, de la musique, du mime, du cirque, du cabaret, de la magie, de la marionnette – de tous ces arts parfois englobés en « spectacle vivant ». Il les fréquente, les embrasse, les croise, les marie, les épaule, les associe – il les mêle, il s’y mêle. Néanmoins, il maintient et entretient sa différence par la culture du verbe, la mise en œuvre du texte, la mise en action du poème – par l’avènement de la parole. Pour lui, au cœur du texte palpite un sens ; au creuset de la scène se réalise un monde ; à la croisée du spectacle se forge une assemblée.

En somme, transcrit sur un plan spécifique, un tel théâtre pourrait se définir comme un lieu où l’enjeu se fait corps, où vibre le présent et s’actualise la présence, un lieu de rencontres et d’accueil, d’où émane un sens – autrement dit, un centre ; un lieu de parole, de pensée et de débats essentiels, qui donne à entendre les voix des poètes, à voir des œuvres sous forme de spectacles portés par des acteurs et conduits par un metteur en scène à la faveur d’une création collective conjugant les arts et les talents – des drames ; un lieu qui s’inscrit au cœur de la Cité et réfléchit une communauté, questionne une société et travaille les consciences, manifeste une époque et traverse les âges, où s’expriment une histoire, une culture, une pensée, un génie – une nation. Oui, sans doute qu’à la jonction de ces trois enjeux – une qualité d’espace (un centre), une spécificité artistique (le drame), une portée politique (la nation) – enjeux pris chacun dans leur plus pleine extension – pourrait se faire jour, à travers l’un de ses avatars concrets, un tel rêve de théâtre.